Étude de H. Le Carguet (Bulletin de la SAF, 1903) sur la chapelle Saint-They à la pointe du Van, en Cléden : sa situation face au Raz de Sein, son histoire, ses objets et ses traditions.
Daté du 1 janvier 1903. Ajouté le 6 septembre 2026, modifié le 6 septembre 2026, par Loic.
Bulletin de la Société archéologique du Finistère, 1903, p. 200-211
Lire la transcription
- 200 —
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LES CHAPELLES DU CAP-SIZUN (suite).
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VI. - La chapelle de Saint-They du Raz-de-Sein
le
(Sant They-ar-Raz).
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e
1
Le père Séjourné, dans la vie du père Maunoir (1), a tracé
un tableau bien sombre de l'état religieux de la Bretagne, au
début du XVII• siècle. Cet état a été résumé, en quelques
mots, par M. A. du Châtellier, dans son étude sur les missionnaires de l'époque.
— « L'ignorance grossière, — dit-il,
amenait la perver-
« sité des idées et des mœurs; de là, à un véritable paganisme,
« le pas n'était point si difficile à franchir. »
Cependant, çà et là, quelques chapelles isolées avaient
conservé, dans toute leur pureté, l'ancienne vénération, la foi
sincère, données à la Bretagne par les vieux saints. tels que
les They et les Guénolé, pour ne parler que des saints de
cette région.
Les jours de pardons attiraient à ces chapelles une foule
nombreuse. Pourtant on n'y trouvait ni danses, ni luttes, ni
réjouissances, ni, par suite, les désordres, comme dans
certaines assemblées décrites par le père Maunoir. C'est
qu'autour de ces sanctuaires la tradition avait perpétué le
(1) Tome I, chap. 6.
- 201. -
souvenir de merveilles opérées, de guérisons obtenues. Aussi,
la foule, seule, des déshérités de la vie y venait, demandant à
leurs saints d'assouplir les corps raidis par le travail, de
délier les membres tordus par les douleurs. La foi de ces
pélerins, si elle n'était pas éclairée, était loin d'etre superstitieuse, parce qu'elle était sincère. Ils s'y rendaient avec la
ferme croyance que, pour les maux dans lesquels, selon le
dire populaire, les médecins de l'époque ne connaissaient rien,
les saints avaient reçu, de Dieu, tout pouvoir.
L'un de ces sanctuaires vénérés est la chapelle de Saint-
They, au Cap-Sizun, Sant They-ar-Raz , où, d'après la croyance
encore bien vive, nul n'est venu prier sans y avoir trouvé
soulagement, a-nez beza bed frankis.
II
On ne sait rien de la vie de saint They. Son nom s'orthographie même de diverses façons. Les comptes de la fabrique,
de 1637 à 1639, l'écrivent : Dei; en 1640, Ey (sainct Ey);
en 1641, Tey; en 1642, Dey; en 1643, They; de 1649 à 168l,
Thei; à partir de 1684, They : c'est le nom aujourd'hui usité.
• Saint They est-il le même que saint Adéodat, disciple de
saint Clair, de Nantes?
Ou bien un religieux de la communauté monastique de
Saint-Guénolé ?
Le texte d'Albert Le Grand, dans la vie de saint Clair, milite
en faveur de la première assertion : — « Saint Clair après
« avoir reçu raison du diacre Adéodat du fruit qu'il avait fait
« ès comtez de Vennes et de Cornoüailles... alla visiter tout
« son Diocèse qui s'estendoit depuis Nantes jusques au Cap-
« de-Sizun et la Grande Mer Occidentale... »
Si l'on s'en rapporte à la topographie locale du Cap-Sizun
et aux souvenirs que le pays a conservés de saint Guénolé
et des moines de Landévennec, il faudrait admettre la seconde
- 202 -
proposition. Dans une précédente étude (1), nous avons donné
les renseignements qui se rapportent à cette thèse. Mais il
pl
ne nous appartient pas de discuter cette question hagiographique.
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fa
III
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La vénération populaire, comme à la plupart des saints
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bretons, a fait à saint They une légende. Deux distiques,
seuls restes d'un cantique aujourd'hui oublié, parlent de
C
l'origine du saint et de son arrivée dans le Cap-Sizun :
- « ...Sant They ac sant Trenver, dibened gad ho zad,
« A ambarkas en eul lestr ac e teuont en tu mad
g
— « Sant They, ervez an istor, ginidik deuz à Vourdel,
« A deuz kuited he gastel ac arrued e Breiz-Izel... » —
- « Saint They et saint Trémeur, décapités par leur père,
« Montèrent sur une barque et firent route directe
— « Saint They, d'après l'histoire, natif de Bordeaux,
« Quitta son castel et se rendit en Basse-Bretagne... » -
La légende orale fait, de saint They, le frère de saint Trémeur, fils de Comorre et de Trifine. Elle se récite ainsi :
Le père de nos saints, étant un jour à la chasse, rencontra
les deux enfants. Apprenant qu'ils étaient les fils de Trifine,
il les décapita. Nos saints, aussitôt, prirent leurs chefs entre
leurs bras et, gagnant le rivage de la mer, montèrent sur une
barque. Saint They, voulant avoir les mains libres pour
hisser la voile et manœuvrer la barque, remit sa tête sur son
col. Immédiatement sa tête s'attacha et reprit vie comme si
jamais elle n'avait été séparée de son corps. Saint Trémeur,
au contraire, s'était assis à l'arrière de la barque tenant sa
(1) C. f. — Bulletin de la Société archéologique du Finistère, 1899. —
IV. Les saints et-les immigrations bretonnes insulaires.
- 203 -
tête sur ses genoux. A la vue du miracle qui venait de se
produire, il voulut aussi imiter son frère en posant sa tête
sur son col. Mais le vent étant venu à fraichir, il ne püt la
placer et la maintenir dans sa position naturelle, le vent la
faisant pencher et tourner de côté et d'autre. Alors, tremblant
de tous ses membres, il garda son chef entre ses bras durant
tout le voyage; et c'est ainsi que le représente sa statue.
Pendant ce temps, saint They orientait la barque dans une
bonne direction et, le vent la poussant, ils prirent terre au
Cap-Sizun, dans une anse appelée depuis ce jour Pors-ar-Sent,
!e port des saints. Les saints établirent leurs ermitages dans
la paroisse de Cléden, et, après leur mort, on bâtit des chapelles là où ils avaient mené saintement leur vie pour le plus
grand bien du pays.
La tradition vient aussi continuer la légende en faisant de
saint They un solitaire, dont l'ermitage était placé aux bords
de la baie des Trépassés Il faisait sa pénitence en se promenant tous les jours le long des falaises. De là, sa vue s'étendait sur le Cap-de-Sizun et la grande mer occidentale. En ce
temps-là, le Raz-de-Sein était fréquenté par les pêcheurs de
toute la région et même par ceux des pays du Léon et du
Tréguier. Du haut des rochers, le saint homme dominait les
barques et faisait connaître aux pêcheurs la parole de Dieu.
Mais les matelots de Bréhat se préoccupaient plus de leurs
engins de pêche que de ses exhortations. Le saint déplore
ainsi l'inattention qu'ils lui témoignaient :
— « Me vel bagou Breadik o pesketa er Raz,
« Ac, oud va gueled aman, na rent ked kals a
gas! » -
- « Je vois les bateaux du Bréhat pêcher dans le Raz-de-Sein,
« Et pour m'apercevoir ici ils ne font pas grand cas. » -
Saint They est invoqué pour guérir les douleurs des membres. Ce pouvoir, attribué au saint par la foi populaire, est
- 204 ~
une indication que sa vie, toute remplie de charité et de
COl
dévouement, a été consacrée au soulagement de ses semfai
blables. La foule qui accourait à son ermitage faisait connaître au loin ses bienfaits. Le souvenir s'en est perpétué
tre
de génération en génération ; et c'est avec la même confiance
(D
et la même vénération que les pèlerins, à toutes les époques,
sont venus à sa chapelle comme autrefois à son ermitage.
cel
IV
PC
de
La chapelle de Saint-They est située à l'extrême limite du
d'i
Cap-Sizun, sur les bords de la baie des Trépassés. Le mur
du cimetière borde la falaise et surplombe la mer d'une hauteur verticale de 70 mètres. Bientôt ce mur disparaîtra par
suite des éboulements continuels qui modifient cette côte,
surtout après les grandes pluies et les forts dégels.
Aujourd'hui, il y a péril à contourner ce mur à l'extérieur.
Si
Autrefois, les processions en faisaient le tour, mais ce n'était
pas sans crainte, car la veille des pardons on avait soin de
border la falaise d'un tour de mottes coupées sur la lande
voisine : et, pour ce, le trésor de la fabrique payait annuellement 30 sols tournois.
La chapelle actuelle a subi une réfection complète vers
1636, sur les fondations d'une ancienne chapelle qui tombait
de vétusté. Antérieurement à celle-ci, d'après la tradition, la
chapelle du saint se trouvait plus avant dans la mer. Ce sont
là des preuves que le culte de saint They dans le cap Sizun
remonte à une longue suite de siècles.
Les comptes de la fabrique commencent à 1636. Jetés,
calculés et escrits avec un soin et une exactitude qui en
rendent la lecture facile et même attrayante, ils donnent des
renseignements intéressants sur la restauration de la chapelle
et le culte voué au saint. Nous résumons ici, d'après les
-- 205 -
comptes du trésorier, les travaux et les achats d'ornements
faits pendant le XVII* siècle
En 1636. — Réfection du chœur, du portail et de l'empoutrement;
1638-1639. — Fonte d'une cloche. à Saint-They même.
(Dans une prochaine communication nous terons le détail de
cette dépense :
1642. — Peinture de la chapelle par M. la Marche, de
Pont-Croix; les travaux ont été payes 62 .;
1644. - Réfection des boiseries, des lambris et des fermes
de la toiture; travaux de maçonnerie; pose d'un devant
d'autel et d'un cadran solaire par Allain Madec, d'Audierne:
1649-1650. — Pavage de la chapelle; lambris du chœur;
1656. — Achat d'une armoire pour mettre les ornements ;
1657. — Réfection totale du lambris et de la toiture;
1659. — Achat d'un plat d'argent doré, 19 1. 10 s. :
1660. — Accommodé la maison de la fabrique. Cette maison,
située à l'angle S. O. du cimetière, était louée 2l. 12 s., à la
personne qui servait à manger aux pèlerins ;
Construction de la tour et du mur du cimetière;
1662. — Un devant d'autel et trois portes neuves ;
1664-1665. - Achat d'ornements et d'un rétable à l'image
de N. S. ;
1666. — Relevé la maison de saint They, tombée durant
Thiver ;
1668. — Grosses réparations aux murs ;
1673. — Vitraux neufs ;
1674. — Reconstruction du pignon et du clocher ;
1676. —- Pose d'une porte à l'entrée du cimetière;
1680. — Reconstruction des fontaines ; achat de quatre
vases de fleurs et d'un plat de terre pour recevoir les offrandes.
Ce plat, en vieille céramique de Delft, d'un diamètre de 1 pied
et 2 pouces, le cartouche central représentant un lièvre,
- 206 -
all
disparu récemment pour aller faire le plus bel ornement
fut
d'une bourgeoise salle à manger;
RO
1681. — Payé, aux Trévidieques, de Goulien, sculpteurs,
les
pour un rétable devant limage de saint They, 61 1. 10 s.;
peint, doré et estoffé le dil rétable et les images de saint They
pri
et saint Roch, 87 l. ;
1682. — Acheté et doré un nouveau tabernacle, 118 l. ;
1684. — Achat d'un calice d'argent. St .., el d'un chapelet,
façon cristal, avec 9 gros grains pour la croix ;
1685. - Construction de deux piliers, (contreforts) ;
1694. — Achat d'une image de saint Mathieu, 63 l. ;
cel
sa
1698. — Doré l'image de saint Mathieu, et peint deux autels,
91l. 10 s., etc.
La chapelle de saint They est isolée de tout centre de population Nulle voie de communication y accède. Les difficultés
av
étaient presque insurmontables pour s'approvisionner de
VO
matériaux, pour y faire venir des ouvriers. Mais lorsqu'une
le
restauration de la chapelle avait été décidée, en conseil de
fabrique, et dénoncée aux habitants au prône de la grand'
messe, toutes les bonnes volontés s'unissaient ; personne ne
marchandait ni sa peine ni son travail: les charrettes se
dirigeaient vers Pont-Croix pour quérir les métaux; les
bateaux d'Audierne transportaient au Vorlen, dans la baie
des Trépassés, la chaux et les planches ; les gros chênes de
Kazan et de Kharo s'abaltaient..... On savait qu'en
travaillant pour saint They; le saint n'aurait pas ménagé ses
grâces. Les travaux importants exécutés autour de la chapelle,
les ornements acquis à grand renfort de livres tournois, sont
le témoignage indiscutable de la profonde et sincère vénération
que l'on avait pour le saint.
Durant l'année, plusieurs cérémonies religieuses avaient
lieu à Saint-They. Un prédicateur y venait prêcher le carême
et le sermon lui était payé 28 sols tournois La croix de la
chapelle était transportée au chevet des moribonds ; en 1646,
- 207 -
au décès de Marguerite Le Gall, T'envoi de la croix, à Audierne,
fut payé 5 1. 16 s. En 1637, lors des prières faites pour le
Roy, la procession se rendit solennellement à la chapelle et
les offrandes s'élevèrent a 20 s.
De nombreuses indulgences élaient allachées à la chapelle,
principalement à la Pentecôte et au grand pardon :
- « Be a so, en hi, indulgensou bras,
Kouls da zeiz ar Pentecost ac d'ar pardon bras. »
La chapelle possédait un Christ en croix et cinq statues :
celles de saint They, de saint Guénolé, de saint Mathieu, de
saint Roch et de sainte Barbe. Toutes ces images étaient
abritées par des voiles de lin.
Deux fontaines, dédiées à saint• They et à saint Mathieu,
avoisinent la chapelle. C'est à remarquer que ce dernier
vocable est commun aux deux caps extrêmes de la région,
le cap de Fin-de-Terre et le Cap-Sizun.
Anciennement, quatre pardons avaient lieu à Saint-They •
1° le dimanche qui suivait la fête de saint Roch;
2° le dimanche précédant la saint Mathieu ;
3º le second dimanche de mai ;
Et 4° le grand pardon, le premier dimanche de juillet.
Les offrandes, surtout le jour du grand pardon, étaient
importantes. La moyenne, de 1636 à 1646, a été de 39 l. 10 s.
On n'était pas riche à cette époque, et les deniers tombaient,
dans les plats de la quête, plus drus que les sous. Cette
moyenne de 39 1. 10 s., convertie en deniers, donne le chiffre
de 9480. De là on peut déduire approximativement le nombre
des pèlerins. Tout le Cap s'y rendait ; c'était de règle, et le
père Maunoir l'a constaté dans ses écrits. Mais il en venait
aussi d'ailleurs, de Pont-l'Abbé, de Quimper et d'au-delà. car
la réputation du saint était populaire dans toute la Cornouaille.
- 208 —
la l
Durant l'année, de nombreux pèlerins visitaient aussi la
bra
chapelle et y laissaient leurs offrandes. La moyenne des
facE
offrandes déposées dans le tronc, pendant cette même période
de 1636 à 1646, a produit 13 1. 9s. 1 d., soit en deniers 3229.
cen
La fabrique possédait aussi de nombreuses rentes en blés
fon
et des cédules en argent presté à des paroissiens pour les aider
dans leurs affaires. Mais cet argent était souvent mal placé ;
ens
les comptes des trésoriers mentionnent, en dépense, les frais
à l'
de fréquents procès soutenus pour deffendre l'intérest et le
bon droit de la chapelle.
est
Des testaments sont relatés dans plusieurs comptes. Celui
Eh
de 1653 fait recette d'une somme de 30 l., reçue de M. de
bel
Trémaria, pour le testament de M de Kazan
de
Le blé de la quête donnait, année moyenne, 43 l. 5 s.
un
Avec les autres menues recettes, telles que la quête d'argent
plu
faite à Audierne et à la foire de Pont-Croix, et la quête de
l'ir
poissons à l'Ile-de-Sein, les revenus de la chapelle s'élevaient,
lui
• bon an mal an, à 235 l. 7 s. 1 d.
Tous ces revenus permettaient d'entretenir la chapelle et
de
de célébrer le grand pardon avec une solennité toute particulière.
qu
pI
V
ai
Une pratique, usitée dans le Cap-Sizun (1), qui a donné lieu
d
à l'accusation de superstition, est la toilette du saint, kempen
ar sant.
Durant la semaine qui précède le pardon, la toilette du
saint est la préoccupation de toutes les femmes dont les viilages sont voisins de la chapelle.
Depuis le dernier pardon, une moisissure verte a recouvert
(1) Nous l'avons aussi rencontrée, en 1850, à Sant They-ar-Gorzek, saint
They-des-Roseaux, en Saint Jean-Trolimon.
- 209 —
la robe du saint; les araignées ont tissé leurs toiles entre ses
bras; les hiboux, nichés dans les lambris, ont maculé sa
face. Il faut enlever tout cela et ce n'est pas petite besogne.
Les femmes s'y mettent de tout cœur. La statue est descendue de son piedestal et transportée sur la lande, près de la
fontaine. On la plonge dans l'eau, on la frotte, on la lave et
on invoque le saint. La statue, essuyée et séchée au soleil, est
ensuite portée processionnellement à la chapelle et on se met
à l'orner.
La plus belle parure de la jeune fille, dans les campagnes,
est sa coiffe blanche; celle de l'épousée, son ruban de noces.
Eh bien ! elles en feront le sacrifice, et la statue du saint sera
belle avec tout cela. Sa mitre, ou sa couronne, sera surmontée
de la coiffe blanche; son corps entouré de rubans bariolés;
un miroir sera suspendu à son cou ; et la veuve, elle qui n'a
plus pour tout ornement que ses habits de deuil, apportera
l'image devant laqueile elle dit, matin et soir, ses prières, pour
lui en faire un tablier.
N'appelez pas superstition ni paganisme cet usage ancien
de décorer ainsi les statues. C'est un esprit profondément religieux qui anime les personnes qui le pratiquent. Le sacrifice
qu'elles font, pour orner la statue du saint, des objets qu'elles
préfèrent, sanctifie leur action. Elles sont sincères en agissant
ainsi, et leur foi naive mérite le respect. Plus tard elles sauront, pourvu que leur foi et leur sincérité persistent, trouver
des ornements plus conformes à l'esthétique.
VI
Autrefois, le grand pardon durait trois jours, pendant lesquels la foule succédait à la foule, remplissant la chapelle.
Le premier acte de dévotion des pèlerins, en arrivant à Saint-
They, consistait en ablutions à la fontaine. Des matrones distribuaient l'eau, la versant à pleine écuelle dans les manches,
BULLETIN ARCHÉOL. DU FINISTÈRE. — TOME XXX (Mémoires) 14
- 210 -
dans le cou, loco dolenti. Les autres heures étaient consacrées
fLUE
aux exercices religieux et aux prières. La seule attraction,
fab
en dehors des exercices de piété, était la présence, en tête de
167
la procession, de tireurs d'arbalètes; on leur allouait, en coloffi
lation, un gâteau de 8 sols.
ani
Dans la maison de saint They, placée dans le cimetière,
de
se préparaient les victuailles qu'on vendait aux pèlerins. Les
principaux régals étaient : le Louzaouen-Sant-They, fricassée
la
de criste marine, avec sucre, vinaigre et miel ; puis, le Pasté,
USC
hâchis des restes des viandes des jours gras, cuites et recuites
au four, et conservées, couvertes de graisse, dans des terrines
sai
spéciales, en poterie onctueuse, dont on trouve les débris
pel
dans la plupart des maisons en ruine du Cap, les Côties.
La nuit de veille du pardon, la foule campait autour de la
chapelle, sur la lande nue, sous le ciel étoilé du mois de juillet,
en face de la baie des Trépassés et du Raz-de-Sein. Une
chandelle de suif brûlait devant le sanctuaire, donnant un
caractère mystérieux à ce cadre grandiose. Le luminaire de
la nuit du pardon était payé, par la fabrique, 4 sols. Des liards
tournois, à l'efligie de Louis XIII, égarés sur la lande, indiquent encore aujourd'hui les gites des pèlerins.
Tels étaient les pardons ordinaires de Saint-They. Rien
rel
Ch
autre que la dévotion du saint attirait les fidèles. Ils venaient
po
demander au saint d'exercer le pouvoir dont il avait l'attribut:
NC
la guérison des douleurs et des rhumatismes.
les
Mais, dans la suite des temps, des circonstances particulières, des événements généraux survenaient qui attiraient
une foule plus nombreuse. C'est qu'alors il y avait des grâces
SU
extraordinaires à demander au saint. Ainsi, en 1639, 1640 et
de
1641, lors de la peste qui ravagea toute la Bretagne, le
recours à saint They fut général. Les comptes fabriciens de
ces années indiquent que les offrandes du pardon et les
quêtes de blé ont presque doublé.
Les missions du père Maunoir ont aussi exercé une in-
- 211 -
fluence sur la dévotion à saint They. En effet, les comptes de
fabrique des annees 1643, 1648, 1633, 1636, 1660, 1669 et
1672, qui sont celles des missions du Cap, accusent des
offrandes et des recettes beaucoup plus élevées que celles des
années intermédiaires : d'où une affluence plus considérable
de pèlerins.
Le résultat de ces missions fut donc un redoublement de
la dévotion à saint They et non une transformation des
usages établis.
On en peut déduire que la foi primitive, léguée par les vieux
saints, s'était en quelque sorte maintenue autour de la chapelle, jusqu'au XVIIe siècle.
H. LE CARGUET.
Audierne, le 28 juillet 1903.
P. S. — Les usages superstitieux, décrits par le P. Maunoir, et
reproduits par le P. Séjourné. dans la vie du Vénérable, T. I.
Ch. XII, ne sont pas, tous, particuliers au Cap-Sizun. Ils se rapportent aux différentes localités évangélisées, par lui, jusqu'en 1643.
Nous en avons rencontré quelques-uns. seulement, dans le Cap;
les autres existent encore, soit dans les paroisses de la côte, soit
dans celles de l'intérieur des terres.
Le Cap possède actuellement un fond de croyances et de pratiques
supertitieuses qui ont échappé à l'action du saint missionnaire et
des prêtres : telles que le mauvais œil, an drouk-avis, et la malchance, ar boch, etc. Nous en avons fait une longue étude dans les
Bulletins de la Société des Traditions populaires.
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