Article paru dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère, année 1899, pages 193 à 201. Fac-similé numérisé par la Bibliothèque nationale de France.
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- 193 -
XII.
LES CHAPBULES DU CAP-SIZUN (sużle). "'
III. - La légende de sainte Evette,
la vierge aux trois couronnes, patronne des pêcheurs
de la baie d'Audierne.
Sainte Evette fait partic de la pléiade des saints person-
nages bretons inconnus dont toute la biographie consiste en
quelques traditions lointaines; par suite bien obscures, aux-
quelles la dévotion populaire a ajouté ses légendes merveil-
-
leuses.
Une grande incertitude entoure même le nom de notre
sainte. Les registres lațins paroissiaux d'Esquibien, de
'1552 à 1620, l'appellent Dezmata, puis Demata. En 1599 et
1000, ce nom s'écrit Dumetta (2). Plus tard, il se transforme
en Demate, Demat, puis Demet et 'Devet: Un tableau de sa
chapelle désigne la sainte sous le nom de Edwet Actuelle-
ment on l'appelle Erette. Nous adopterons cette forme
seulement à càuse de son euphonie:
Pas plus que le nom, l'histoire de la sainte n'est connue.
M. Quéinec, recteúr d'Esquibien, de 1840 à 1847, l'iden-
noms, avec
tifie, par suite d'une certaine similitude des
sainte Evé, ou Avé, en latin Avia, dont il est fait mention au
premier volume de la Vie des Saints de l'abbé Tresvaux,
(catalogue des saints dont la vie n'est pas connue).
(1) CI. - Bulletin de la Société archéoloyique du Finistère. (Juillet 1891 et
février 1899).
(2) A
comparer ce nom avec celui de sainte Thumette, en breton,
Teunvez, aussi• l'une des compagnes de sainte Ursule et patronne de
l'ancienne église de Kerity-Penmare'h.
BULLETIN ARCHÉOL, DU FINISTÉRE.— TOME XXVI (Mémoires). 13.
.= 194 -
Une inscription entourant l'un des tableaux de sa chapelle,
(Herbault pinxit, 1718), indique que « sainte Edwet, vierge
« et martyre, morte en 383, était l'une des compagnes de
« sainte Ursule. »
Tels sont les renseignements que l'on possède sur sainte
Evette.
La légende vient compléter ces renseignements.
Elle fait naître la sainte en Angleterre, mais est muette
Sur son départ avec sainte Ursule et sur le martyre des onze .
mille vierges près de Cologne.
D'après elle, la sainte aborde en Bretagne-Armorique,
avec saint Démet, son frère.
Le navire qui portait nos deux saints, désemparé par la
tempête, heurte un écueil et s'entr'ouvre. Tout l'équipage
trouve la mort dans les flots. Mais Dieu qui réservait
saint Démet et sa sœur pour de hautes destinées, les recucille
dans så main et les dépose sur le rivage.
La côte où ils avaient abordé était celle de Penhors ou de
•Plozévet dans la baie d'Audierne.
• Sitôt après avoir touché terre, nos deux saints se jettent
à genoux pour rendre grâces à Dieu et, comme le pays était
désert, ils décident d'y demeurer.
- « En nous recueillant tous les deux, seuls, dans' sa
« main, » - dit saint Démet à sa sœur, — « Dieu nous a
« manifesté sa volonté : il nous a réunis pour que nous ne
« nous séparions jamais. Ici, bâtissons. un ermitage, afin
« qu'un même toit nous abrite, une même pénitence nous
• sanctifie ! »
Ces paroles dites, ils se mettent tous les deux à construire
une cabane.
Eile était presque achevée quand saint Démet reçoit une
révélation :
195 —
et
• - « La règle de la sainteté ne permet pas qu'un saint
« une sainte restent, sous le même toit, pour faire pénitence. »
A cette révélation, notre saint est bien embarrassé :
- « Comment concilier ces deux points: la volonté de
• « Dieu disant de garder sa sœur près de lui et la règle de
" la sainteté ordonnant de l'éloigner? »
Mais Dieu n'a jamais abandonné ses fidèles serviteurs '
. dans leurs tourments.
Bientôt, saint Démet, inspiré, appelle sa sœur et lui dit :
- « Dieu veut que ma vie soit ta vie, mais défend que
« mon toit soit ton toit.
• Va, pars: et demeure en un lieu où le soleil, se levant
ș au-dessus de mon ermitage, te verra, chaque jour, en
« prières ; et, se couchant au-dessus de ton ermitage, aper-
• cevra le seuil de ma cabane. »
'- « An heol, o sevel divar treujou va zi,
« Da velo, bemdez, e pidi ;
« A pa guzo a zivar treujou đạ di,
« A velo treujou va uni. »
Après ces paroles, sainte Evette s'incline devant son frère,
monte dans une auge en pierre, joint les mains et lève les
yeux au ciel.
Aussitôt l'auge se met en mouvement, vogue sur la mer,
comme l'aurait fait une barque, traverse la baie et s'échoue à
l'endroit où se trouve aujourd'hui la chapelle de la sainte.
La sainte débarque, et l'auge, d'elle-même, s'éloigne de la
côle et s'enfonce dans la mer. On l'aperçoit quelquefois, aux
grands déchals, près d'une basse appelée le Sillon.
„L'espace de mer qui sépare le Sillon de la terre fut appelé,
dans la suite, le Port de Sainte-Evette.
Cependant la sainte avait construit sa cabane au bord•de
la mer, au lieu où elle avait débarqué.
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Elle se retirait, à quelque distarice de là, dans les terres,
pour prier.
Les habitants de la contrée étaient païens. Ceux du rivage,
hommes tranquilles, n'inquiétèrent la sainte en aucune façon.
Il n'en fut pas de même de ceux de l'intérieur. Déjà
prévenus contre elle à cause de son arrivée miraculeuse,
ceux-ci, la voyant tous les jours agenouillée au même endroit
et faire le signe de la croix, chose qu'ils ne pouvaient com-
prendre, l'accusèrent de maléfices :
- « C'était
une femme de désordres, une sorcière qu'il
« l'allait renvoyer ! » ,
Et ils la poursuivaient et la frappaient avec les fourches de
fer qui servaient à jeter la lande dans les fours à cuire le pain.
La sainte, ainsi pourchassée et martyrisée chaque jour;
n'avait pas un instant de repos pour accomplir sa pénitence.
Mais le Seigneur qui avait destiné cet endroit pour être
témoin des mérites de sainte Evette, opéra un nouveau miracle:.
Une nuit, toutes les fourches de fer du village dispa-
rurent..... et, depuis celte époque jusqu'en ces derniers
temps, cela se renouvela, toutes les fois qu'on voulut chauf-
fer les fours au moyen d'instruments en fer. On n'a jamais
• su par qui, ni comment, les fourches étaient enlevées. Mais.
pendant de longues années, on ne put se servir que de four-
ches de bois.
Le nom même en est resté aux habitants. On les appelle
Potred-Esquevien (1), ou Esquevienis, c'est-à-dire les gens .
- (1) Le nom breton de la paroisse est Esquevien, Esqueien, et non Esquibien,
comme on l'écrit habituellement.
En 1632, H. H. Daniel Canévet, sieur de Kerioch, écrivait, au registre
des baptêmes, d'après la prononciation de l'époque, Esqueian.
Un livre breton : An exerciçon spirituel eus ar vues christen, imprime
à Ouimper en 1715. l'écrit : Esquebien.
Au registre de la paroisse, M. l'abbé Quéinec a consigné cette note en
1841 : — • Esquibien signifie évêques. Mais pourquoi a-t-on ainsi appelé la
« paroisse ? C'est ce qion ignore •.
et les chapelles n'ont
C'est aussi à remarquer que l'église paroissiale
aucun vocable, aucune statue se rapportant à un évêque.
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aux outils de bois, du mot escop (1), esgeb, pelle, fourche ou
instrument de bois.
Les gens méchants, privés de leurs armes. peut-être aussi
frappés du mystère qui entourait leur disparition, laissèrent
enfin la sainte se livrer à ses exercices de dévotion.
• Elle passait ses journées en prières sur une roche qui
porte encore la trace de ses genoux, celle de son chapelet
qui pendait à sa ceinture et celle de sa main droite sur
laquelle elle s'appuyait quand elle était fatiguée.
Cette pierre se trouve dans un champ appelé Leur-Zié, n°
922, section D du cadastre, près du village de Leuguériou.
La sainte, en prière, avait la face tournée vers l'Orient.
Elle apercevait le soleil se lever au-dessus de la côte de
Plozévet où était son frère; et saint Démet le voyait se cou-
cher par delà le cap de Lervily et l'ermitage de sa sœur:
Ainsi nos saints, réunis. et séparés à la fois, accomplirent
la volonté de Dieu et la règle de la saintelé.
Après une vie longue de pénitence, sainte Evette alla au
ciel recevoir la récompense de ses mérites.
Elle est représentée, dans sa chapelle, le front çeint
de la couronne des princesses ; sa main gauche presse, sur
son cœur, la couronne des vierges; sil main droite tient
celle des martyrs. Un ange lui apporte une quatrième cou-
ronne faite de roses, rouges et blanches, emblêmes de sa
persévérance et des
vertus qu'elle a pratiquées dans son
ermitage. Mais la sainte, si chargée d'honneurs, ne sait com-
ment la prendre.
Saint Démet, aussi, mourut plein de grâces et devint le ›
• patron de Plozévet.
Telle est la légende.
(1) Dietionnaire français-breton du père frégoire de Rostrenen, p. 155-
318-708.
- 198 -•
Un blason populaire a, aussi, marqué la conduite des
idolâtres de la contrée :
- « Da Leuguerion, mil malloz,
« Da Landrevet, mil bennoz ! »
- « A Leuguérion, mille malédictions,
« A Landrevet, mille bénédictions ! »
IV
Sainte Evette est la protectrice des pêcheurs de la baie
d'Audierne. Elle a reçu cette mission de Dieu, en mémoire
de son naufrage à Plozévet et de sa traversée de la baie dans
son auge de pierre.
Son pouvoir, qui égale celui des plus grandes saintes du
Paradis, a été révélé par sainte. Anne d'Auray elle-même.
Un vieux pêcheur de Plouhinec faisait son troisième pèle-
rinage à la basilique de Sainte-Anne.
S'adressant à la sainte :
— • Adieu, sainte Anne, pour toujours ! Je suis trop vieux
« pour revoir, une autre fois, votre église, »
La sainte lui répondit :
- « Consolez-vous ! vous avez, près de chez vous, une .
• sainte aussi puissante que moi. Si l'on connaissait toute
« l'étendue de son pouvoir, ce n'est pas un pavé de galets de
« la mer qu'il faudrait autour de sa chapelle, mais un pavé
« d'acier, encore il serait bientôt usé sous les pas des
« pèlerins. »
• Autrefois la chapelle de Sainte-Evette était un lieu de
pèlerinage très fréquenté.
• Après une tempête, les matelots sauvós du naufrage, nu-
•pieds, un cierge à la main, vêtus des habits qu'ils avaient
au moment du danger, après être entrés dans la mer jusqu'à
la ceinture, faisaient, tout mouillés, neuf fois le tour de la
chapelle, pour remercier la' sainte de leur avoir accordé sa
protection:
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Actuellement, on y dit la messe des noyés pour ceux qu'on
a retrouvés et l'on fait la neuvaine des disparus, pour que les
cadavres-viennent atterrir et reçoivent la sépulture en terre
bénite.
Le jour de son pardon, sainte Evette apparait sur la mer:
Toute resplendissante d'or et de soie, elle fait, monțée sur
son auge, le tour de la baie, pendant la procession.
Son pouvoir s'exerce sur toute la baie.
Son auge de pierre défend son port de la tempête. Là, par
aucun vent; la mer ne brise. Quand, parfois, une légère
houle s'y montre, c'est pour porter au rivage les bâteaux en
danger. Ils viennent aborder doucement devant la chapelle
el les pêcheurs, comme autrefois la sainte, débarquent à
pieds secs.
Jamais on n'a vu périr les marins qui l'ont invoquée en
faisant route sur sa chapelle.
Autrefois sa chapelle était remplie d'ex-voto: témoignages
reconnaissants des miracles opérés par la sainte, pieux sou-
venirs des lointains voyages faits par les marins de la baie
d'Audierne (1):
•
La chapelle de sainte Evette est située
au fond d'une
•
crique, appelée Pors-Landrovette. La mer vient presque
baigner les pieds de ses murs.
On voulut d'abord la construire sur la hauteur, près de sa
fontaine. Mais les travaux, exécutés le jour, étaient détruits
chaque nuit, et les pierres transportées au bord de la mer.
i : On reconnut par là que la sainte voulait être honorée là our '
elle avait débarqué de son auge de pierre,
• (1) On y voit encore quatre œufs d'autruche.
(2) Malgré toutes 'nos recherches, nous n'avons trouvé aucunes traces
d'un guerz de sainte Evelle.
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Actuellement, cette chapelle n'a rien de remarquable. Mais
elle a reçu dé nombreuses transformations: le culte de notre
sainte est si vieux (2).
Le 20 avril 1631, Guillaume Jupy: dict Fibaner, du village
de Lézongar, y fut inhumé ;
En 1656, baptême d'un enfant du village de Kerandraon ;
En '1743, la chapelle menaçait ruines. On fut obligé de
refaire presque en entier les murs. Pendant ces travaux, on
boucha une porte qui donnait sur le sanctuaire, et l'on dé-
• molit l'arcade qui le séparait de la nel.
En 1770, le clocher fut restauré.
L'autel porte la date de 1775 ; le calice qui sert à célébrer
la messe dés noyés, celle de 1651.
La chapelle possède deux tableaux anciens : l'un signé
Herbault, représente la sainte en prièreș, à genoux sur son
rocher.
Il a été découvert par M. Thalamot, recteur, au presbytère
de Tréméven, « où il'était mis au rebut et oublié ».
. Ce tableau fut placé, dans la chapelle, le 16 juillet 1847,
avant-veille du pardon; après avoir été retouché par les soins
de M. Thalamot, qui était originaire de Lervily, près de Lan-
drévette.
L'autre tableau, qui forme le rétable de l'autel, représente
le couronnement de la sainte. Il dénonce la pieuse bonne
volonté plutôt que le talent de l'artiste.
1
Comme composition il rappelle l'ancienne imagerie popu-
laire espagnole (1).
Mais ce qui le rend surtout digne d'attention, ce sont les
détails qu'il renferme.
Aux pieds de l'image de la sainte se trouvent reproduits
un château-fort, une vue de la chapelle avec la porte murée
Recue iles
(1) Voir les deux images reproduites, pages 514 et 515 de la
traditions populaires. (N° d'octobre 1898).
= 201 —
en 1743, puis un paysage comprenant le vieil Audierne avec
le clocher d'Esquibien dominant les collines de Kercréac'h.
Cette image du passé mérite d être conservée.
VI
Aujourd'hui, les pêcheurs en danger oublient de faire
cap sur la chapelle de Sainte-Evette.
C'est que la route leur est barrée.
Le port qui offrait, autrefois, un abri et un mouillage surs,
• un accostage facile, est encombré par les débris des roches
que l'on a fait éclater pour construire le môle d'Audierne.
Peu de choses suffirait pour le mettre en état, tel qu'il
était autrefois : une dépense de 4.000 d' 5.000 francs pour
relever les galets et amonceler les roches en forme de jetée !
Alors les pêcheurs, au lieu de tenter l'entrée du port,
' quand la barre brise, et de périr au bout du. môle, sous les
yeux de la population impuissante, pourraient aborder a
Landrevette en laissant leurs barques ai monillage.
C'est là le seul moyen d'éviter les brisants de la barre d'eir-
milieu desquels, chaque unnée suns exception,
trée, au
s'engloutissent plusieurs barques, disparaissent plusieurs
marins.
C'est aussi le vœu que forment, depuis plusieurs années,
tous les. pêcheurs qui fréquentent la baie d'Audierne.
•• H. LE CARGUET.
Audierne, 8 avril 1899.
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