Article paru dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère, année 1910, pages 8 à 26. Fac-similé numérisé par la Bibliothèque nationale de France.
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LE CAP-SIZUN (SUITE) •
La Morue du Raz de Fontenoy
« Après la Fontenelle, — dit le Chanoine Moreau —, demeura
" telle ruine que Penmarck ne pourra de cinquante ans se
« relever, ni possible jamais (1) . »
Ces 'paroles du Chanoine ligueur devaient se réaliser. Pen-
march avait perdu son ancienne importance et ne la retrouva
plus..
Beaucoup de ses habitants, échappés, aux guerres, préfé-
rèrent émigrer plutôt que de reconstituer, sur des ruines, leur
industrie.
Audierne reçût, de là, un surcroit de population et devint
le centre du commerce maritime et de la pêche qui existaient
auparavant à Penmarc'h.
Divers documents donnent les noms des poissons préparés
dans les pêcheries de la baie d'Audierne.
Une bulle d'Innocent VIII, en 1488, érigeant Saint-Guénolé
en succursale de Beuzec-Cap-Caval, obligea les trèviens à
octroyer, au desservant de la trève, un merlus loyal et mar-
chand.
Les comples de la chapelle de Saint-Tugen, en 1537 et 1538,
• prennent en charge le produit de la vente des merlus secs,
donnés en offrandes par les maitres de barques.
(1) La Ligue en Bretagne,
- 9 -
Les comptes fabriciels de Saint-Rumon d'Audierne, en
1643, font recelte de 164 livres 10 sols — ti rescu de la cha-
rité des capitaines et maitres de barques ».
L'extrait du - « minu pour le payement du rachapt deub
au Roy » — à la mort de Messire René du Ménez Lézurec,
capitaine des gardes-côtes, mort le 24 may 1724, mentionne,
parmi les redevances dues par ses tenanciers, trente merlus
secs et six lieus secs.
La seigneurie de Kazan recevait aussi; pour le manoir de
K-is-Bleis, en Plogoff, six merles secs.
Les comptes de l'Isle de Sein, au XVIII" siècle, mention-
nent les congres secs et l'huile de lieus, vulgairement goulou
malaouen, servant à l'éclairage.
Trois sortes de poissons, le merlus, le lieu et le congre
entraient done dans les pêcheries d'Audierne. Nulle part, il
est fait mention de la morue (Gadus morrhua). Cependant,
dans le langage populaire, ce nom était usité. Il est problable
qu'il servait à désigner tous les poissons secs, ou viande de
caresme.
La pêche la plus imporlante était celle des merlus. Une
venelle d'Audierne, descendant du couvent des Capucines, au
passage de Poulgoazec, portait le nom de ce poisson : venelle
du merlus. Les habitants reçurent aussi ce blason : Pen-mer-
lus. tète de merlus, - « à cause de l'abondance de merlus
qu'on y pèche », - dit le P. Grégoire de Rostrenem,dans son
dictionnaire François-Celtique, au mot Aulierne.
Afin qu'Audierne ne pût mentir à cette origine, une an-
cienne
municipalité qui détenait encore, par tradition de
famille, le souvenir du passé, a donné, sur nos indications, à
la ville, en 1893, ces armes parlantes, rapportées par M. Le
Men, à la séance du 29 juin 1878, de la Société archéologique :
- « Sur champ ondé d'azur, une ancre de marine accostée
de deux homards, avec un merlus en pointe ». —
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L'azur représente la mer ; l'ancre, la navigation et le com-
merce maritime; le merlus, les anciennes pêcheries ; les
homards, la pêche côtière actuelle.
Ces armes parlantes sont gravées au fronton de la nouvelle
Mairie.
Pendant les troubles de la Ligue, les nobles et les bourgeois
d'Audierne, craignant les incursions de la Fontenelle, s'étaient
refugiés à Brest, avec leurs richesses (1):
La population de la ville fut alors réduite à un groupe de
pêcheurs, sans commerce, sans industrie. Le poisson ne trou-
vait plus acheteurs : les bateaux, faute d'argent pour les
réparer, devinrent bientôt hors d'usage. Une expression bre.
tonne du Cap-Sizun a caractérisé cette époque : - « Na
bay, na coquet ! » Il n'y avait plus ni bateau, ni canot.
Après la capitulation, entre les mains de Sourdéac, en 1597,
du fort de Kerity-Penmare'h, où tenaient les derniers soldats
de La Fontenelle, toute la contrée reprit vie. Les marchands
de Penmarc'h transportèrent à Audierne, le siège de leurs an-
ciennes pêcheries. Les bourgeois et les nobles, réfugiés à
Brest, revinrent aussi à leurs demeures ; tous apportant, aux
pêcheurs, l'argent et les engins nécessaires pour s'équiper à
nouveau. Mais ce ne fut pas sans prélever, sur le produit de
la pêche, la dime la plus forte, pour se rembourser de leurs
avances.
Les marchands qui achetaient le poisson, vendaient égale-
ment aux pêcheurs, tus les objets indispensables à leur pro-
fession, à leur existence. L'argent qui sortait de leurs comp-
toirs en achats de la pêche, y rentrait à nouveau par la vente de
leurs produits. De là double bénéfice ! Des fortunes rapides
et considérables se sont ainsi créées, pendant que le pêcheur,
(1) La Ligue en Bretagne.
- 11 =
donnant, d'une main, ce qu'il recevait de l'autre, restait tou-
jours pauvre et dépendant, en tout, des marchands.
Celle situation a donné, au pêcheur d'Audierne, obligé, en
tous temps, d'avoir recours aux gens fortunés, ce caractère
craintif et quémandeur, mais résigné à force d'habitude, qui
a persisté à travers les années. Nous l'avons suivi, dans les
registres paroissiaux, dès le début du XVII® siècle, durant de
nombreuses générations, et, souvent, nous l'avons trouvé
qualifié de : « pauvre pécheur » par le clergé, rédacteur des
actes, qui compatissait à son sort.
Le merlus est un poisson chasseur qui suit les bancs
d'alevins et se rapproche des côtes aux premiers beaux mois
de l'année.
La pêche débutait autrefois, fin avril, à dix lieues environ:
Kornaugt (Ouest) de Penmarc'h, au Lec'hid-melen, sur un
fond de vase jaunâtre très-ténue.
Dans le courant de l'été, le poisson se rapprochait de terre
et la pêche se faisait alors, en pleine baie, en face du porl
d'Audierne.
La pêche avait lieu de nuit. Par temps clair, avec lune bril-
lante, le poisson se tenait sur un banc de sable roux, allant
de l'Ouest à l'Est, de la côle de Bon voyage de Plogolf à celle
de Poulhan, en Plouhinec, à moins de deux lieues distantes
de la terre, à Bigorn. Par temps couvert et sans lune, c'était
sur le banc de vase qui encercle la baie, du Nord au Sud, de
l'anse de Poulhan, à la Torche de Penmarc'h, en face de la
chapelle de Penhors. Ce banc de vase est connu sous le nom
de al léchid.
Les bateaux qui pratiquaient celle pêche avaient une seule
voile carrée, étarquée au mât par le milieu d'une antenne.
Ils étaient montés par six ou sept hommes. Toutes les églises
du Cap-Sizun représentent ces bateaux sculptés dans la pierre
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de leurs portails. L'édicule au cintre surbaissé avec petit
appareil allongé, qui surmonte la fontaine de
Saint-Ono, au,
Trèz-Goalarn, en Esquibien, les montre sous voile, gravés à la
pointe du couteau sur l'enduit intérieur, à la date de 1642.
Des peintures sur bois de la chapelle de Saint-Collodan, en
Lescoft, paraissant remonter à 1770, représentent deux bateaux
pêchant.
Dans l'un, au mouillage, les pêcheurs tirent à bord le pois-
son accroché à leurs lignes. Dans l'autre, armé de deux avi:
rons, deux lignes trainent dans le sillage. C'étaient les deux
anciennes manières de pêcher le merlus.
Plus récemment, la pêche s'est faite dans des bateaux de dix
pieds de quille, montés par deux hommes et un mousse. Cha-
cun lenait deux lignes, de côté et d'autre du bateau, leur
imprimant continuellement un mouvement de va et vient pour
genre de pêche très fatigant à
attirer le poisson. C'était un
cause du balancement continu qu'éprouvait le corps.
L'amorce, pour le merlus, consistait en lanières de peau.
prises sur le ventre de poissons : bars, merlus, lieus, etc.
•Les hameçons se fabriquaient à Audierne, durant les mois
d'hiver. Un forgeron, du village de Ebuzulic, en avait le
monopole. Il était aussi l'armurier attitré du seigneur de
Lézurec, et, par privilège seigneurial, avait le droit de nouer
ses cheveux sur la nuque, par un ruban de soie blanche, tan-
dis que les autres roturiers ne pouvaient le faire qu'avec des
brins d'étoupe de chanvre.
Aul mois de mars, ce forgeron, accompagné de sa femme
et de son fils, ou d'un voisin, quittait Audierne pour aller
débiter sa marchandise. Celle-ci faisait la charge d'un cheval
que les vendeurs suivaient à pied, longeant les bords de la.
mer, s'arrêtant aux villages des pêcheurs, mangeant et cou-
chant dans les fermes, payant leurs dépenses par l'échange
de leurs engins, et surtout, en armatures de fuseaux, inhinou,
autres produits ajourés et ciselés de leur fabrication. Leur com-
- 13 —
merce les menait ainsi jusqu'aux iles du Morbihan; quelque-
fois jusqu'à la Loire. Ils rentraient au mois d'août pour la
récolte.
Quand la pêche aux merlus se faisait au mouillage, les
pêcheurs avaient, autrefois, des pratiques curieuses dont il
reste encore des traces.
• Aussitôt l'ancre jetée, ils faisaient l'invocation aux pois-
sons :
- l'eskig-bien, peg e m' lard !
Na meus na lig na lard,
Nag aman d'ober souben :
Pesküg-bien, peg e m' linen !
- Me a garfe" ve ar mour
E kichanik toul va dour:
Ar peskeiligon
E charzili an treujou :
Ar lirinik ac ar mouskled
Stag dioc'h men an oaled. -
- Petit poisson, mords à ma palangre !
Je n'ai ni viande, ni lard,
Ni beurre pour faire la soupe :
Petit poisson, mords à ma ligne !
• — Je voudrais que la mer
Fut tout près de ma porte ;
• Les pelits poissons
Touchant le seuil:
Les berniques et les moules,
• Collées à la pierre du foyer. - •
Après cette invocation, le silence était complet. Car toute
necessite, devait amener la Boche,
parole, prononcée sans
la malchance. Certains mots l'attiraient infailliblement :
- 14 —
Laouarn, yad, blei, renard, lièvre, loup, même prononcés
par hasard, sans intention, au courant de la conversation
entre les pêcheurs. Ces animaux qui personnifient la ruse,
la crainte et la gloutonnerie. devaient, aussitôt leur nom dit,
donner aux poissons leur caractère et empêcher toute capture:
Le nom du loup était surtout fatal. Les anciens pêcheurs,
à ce mot, rentraient leur lignes, levaient l'ancre et gagnaient
le port. Aujourd'hui l'on se contente de jeter à la mer, l'un
des poissons capturé : — « Dal, li-load, setu ta lod ! » —
« Tiens, chien des bois, voilà ta part ! » - Et l'on continue
de pêcher ; cela suffit pour conjurer la boche.
IV
La piche aux congres se faisait au pied des falaises ou sur
les basses couvertes de goëmons, dans les petits canots, appe-
lés Coquet, de neuf à douze pieds de quille, sans voilure,
montés par deux ou trois hommes et mûs à l'aviron. L'amorce
préférée consistait en fragments de maquereaux.
Elle se pratiquait surtout aux nuits les plus sombres, et
était fort dangereuse. Il n'était pas rare de capturer des
poissons de plus d'un pied de diamètre et huit pieds de long.
Lorsque l'un de ces monstres avait mordu à l'hameçon, tout
l'équipage réunissait ses forces, du mème côté de la barque, pour
le haler à bord. Lorsque le congre était hissé contre la lisse, la
tête hors de l'eau, la lutte commençait pour se terminer dans
la barque. C'est à coups de crocs qu'on cherchait à assommer
la capture. Le congre se défendait, fustigeant de son long
corps, l'eau, la barque, les hommes, disloquant les bordages,.
brisant quelquefois jambes ou bras, faisant chavirer la barque.
Beaucoup de bateaux ont ainsi disparu, sans laisser de
traces.
Et pourtant le congre est l'un des poissons le plus facile a
étaler. Les nerfs de son corps se connectent, à la dernière
vertèbre caudale, en un faisceau très sensible qui a ses
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réflexes dans les principaux organes. Un léger coup porté
sur l'extrémité de la queue, détermine la syncope. Le congre
se contourne, une ou deux fois sur lui-même, puis s'étale
tout de son long, le ventre en l'air. Nous en avons souvent fait
l'expérience. Les pêcheurs d'aujourd'hui comme ceux d'autre-
fois, ignorent ce fait. Ils frappent à tort et à travers sur le
poisson pour l'étourdir, et l'accrochent par le nombril pour
le tirer dans le bateau.
Le licu est un poisson chasseur qui se tient, au-dessus
des fonds de goëmons, guettant au passage les poissons flot-
tants, sardines, lançons, etc., fonçant rapidement sur
tout petit poisson qui passe à l'accore de la roche et du sable.
Tout ce qui remue provoque son attaque.
La pêche aux lieus se faisait surtout sous voile. Elle était
pratiquée par les pêcheurs de l'Ile-de-Sein, de Camaret, etc.,
dans les courants du Raz, alias raz:de Fontenoy, et les remous
de la chaussée de Sein.
Les bateaux étaient montés par deux hommes et un
mousse. Le patron ne pêchait pas ; il dirigeait la barque
dépourvue de gouvernail. Pour cela, assis à l'arrière, tenant en
mains les deux écoutes de la voile carrée, il frappait cette
voile pour diminuer la vitesse ou gagner au vent, la bras-
sait carrée pour forcer la marche du bateau.
De chaque côté de la barque l'équipage laissait trainer deux
lignes, armées d'un hameçon et de plombs cachés dans la peau
d'une anguille, ou cousus dans une lanière de poisson, bar ou
mulet. La vitesse du bateau donnait à cette amorce les mou-
vements d'un poisson nageant.
On donne à cette amorce le nom de Temen.
Ce genre de pêche s'appelle Kalaoua du nom du galet kal,
ou Gal, qu'on attachait, autrefois, en guise de plomb, pour
faire plonger la ligne.
- 16 -
Les vieux isliens avaient, pour cette pêche, une pratique qui
pourrait s'utiliser pour la pêche actuelle de la sardine, surtout
dans les années de pénurie. Ils faisaient dégorger le premier lieu
pris, pour connaître l'espèce de poisson qu'il pourchassait, et ils
adaptaient à leurs lignes, un temen approprié : long, si les
lieus poursuivaient les lançons; plus court, si c'étaient la
sardine ou les sprats. De même, l'examen de l'estomac de la
sardine indiquerait, s'il était rempli d'algues, qu'elle est repue
et se tient sur les fonds; vide, qu'elle est à jeun et disposée à
happer la rogue à la surface.
Chaque bateau d'isliens, pour n'être pas pris au dépourvu
d'amorces, gardait dans le sel; plusieurs douzaines de temen,
de différentes tailles.
Pour faire la pêche aux lieus, avec la voilure primitive des
bateaux de l'Ile-de-Sein, il fallait bonne brise, maintenant le
temen flottant entre deux eaux, et imitant la nage des pois-
sons. Lorsque le calme survenait, le bateau restait en panne;
la ligne tombait au fond de la mer, et les lieus suçaient le
temen, sans avaler l'hamecon. D'où l'expression : - « Ober
eur chik leonok » — « donner la chique aux lieus•» — pour
rester en panne dans le Raz de Sein.
Lorsque — « le vent était ainsi perdu » - il fallait le
retrouver. Pour cela on invoquait saint Antoine : — « Freska,
Anton, Freska, Freska ! » — « Saint Antoine, Barbe d'or,
fraîche donc, fraîche ! » — et l'on se mettait à siffler pour
faire venir la brise. Si le vent tardait, pauvre Saint-Antoine !
sa barbe n'était plus respectée : - « Barbe de m......» -
lui disait-on, et l'on armait les avirons pour gagner le port,
en contournant toute l'Isle par le Sud et la chaussée de l'Ouest,
car le courant contraire ne permetlait pas de faire la route
directe par le Nord et l'Ouest. Cette navigation à rebours
s'appelait : — « Raire le tour des rats. » - Celui qui l'avait
fait, devenait la risée de toute l'Isle; sa réputation de navi-
gateur avait sombré. Aussi beaucoup d'équipages préfèrent
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affronter les dangers des courants contraires et des remous
des rochers, au risque de périr, plutôt que de se résoudre à
faire le — « tour des rats » - (1).
VI
La grande pêche se terminait ordinairement à la Saint-
Michel ; mais les bateaux restaient armés jusqu'à la Tous-
saint. Le jour des morts, après l'ollice, si le temps le permet-
tait, les bateaux reprenaient la mer pour faire la dernière
pêche. Les femmes des pêcheurs étaient reçues à bord, et
c'étaient elles qui dirigeaient les barques, ordonnaient le
mouillage, et présidaient à la pèche. Cette coutume s'appe-
lait : - « Ober poulladic an Anaon » — « faire la pêche des
Trépassés ». — La tradition admet que cette pêche était l'une
des plus fructueuses de l'année.
Le lendemain toutes les barques étaient désarmées. Les plus
grandes étaient conduites à Audierne, pour hiverner, à l'abri,
dans le port et la rivière du Goayen.
Les petits canots, ou Coquet, étaient hissés, à bout de bras,
le long des falaises, où ils passaient l'hiver, de rupe pen-
dentes, suspendus aux plaleaux de rochers de la pointe du
Raz, de Plogolf et de Cléden; à soixante ou quatre-vingts pieds,
au-dessus des atteintes de la mer.
Cependant, si la tempête amenait en vue des côtes, la bonne
aubaine, un navire désemparé, bien vite ils étaient remis à
flot pour courir à l'épave.
(1) Voici le fait qui a donné lieu à cette expression :
Au XVIll• siecle, un navire hollandais fit naufrage à la pointe S. E. de
Pilot de Kilaourou. De ses flancs s'échappèrent d'énormes rats roussâtres,
bien différents des rats noirs et de taille plus pelite, seuls connus alors à
Pile de Sein.
Après un certain temps, les nouveaux venus émigrèrent en bande, au Nord
de l'ile en contournant le rivage à l'Ouest, évitant de passer par le bourg
qui se trouve à PEst.
Aujourd'hui le rat noir a complètement disparu de l'Ile de Sein, tandis
que le rat étranger se rencontre, à chaque pas, dans toutes les parties
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ ArcHéo. - ToMe XXXVII (Mémoires 2)
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Cet usage de hisser les bateaux, à bout de bras, dans les
anfractuosités des roches du Cap,a persisté jusqu'en 1884-1888,
époque où les conseils municipaux, sur notre initiative, ont
provoqué l'établissement de plates-formes et de treuils dans
les principales criques de la côte. Mais, aujourd'hui, les bar-
ques du Cap, dont beaucoup font la pêche même sur les côtes
d'Angleterre, sont toutes d'un fort tonnage et viennent désar-
mer au port d'Audierne, comme. autrefois les gros bateaux du
XVIIe siècle.
Les anciens titres ne mentionnent que les sécheries de pois-
sons.
Ce terme comprend-il aussi les salaisons ?
La régie du sel, les droits, les transports, le débit dans les
greniers du Roy rendaient difficile un approvisionnement
suffisant de sel.
Les droits qui étaient, sous François Ier, de 20 livres par
muid (ordonnance de 1542), du poids actuel d'environ 1600
kilos et qui varièrent souvent, puis la surveillance exercée pour
la perception de ces droits, rendirent cet impôt odieux.
Bien que la Bretagne fût pays rédimé, les entraves apportées
par les règlements, y occasionnaient des soulèvements. Si bien
que le mot seul de gabelle suffisait pour mettre en émoi les
populations des campagnes.
Il est donc probable que l'industrie implantée à Audierne
et dans le Cap-Sizun, aux dernières années du XVIe siècle, ne
comprenait que le poisson sei, sans mise préalable au sel.
Le climat du Cap, plateau élevé de 70 mètres au-dessus du
:niveau de la mer, au ciel gris presque toujours couvert, exposé,
en été, aux brises continues, se prêtait bien au séchage du
poisson.
Bien que le séchage du poisson se fit sur tout le pourtour.
de la baie, Plogolf devint le principal centre de production
comme Audierne le siège des exportations.
- 19 -
Le centre de la pêcherie de la paroisse de Plogolf était à
Pennéac'h, et surtout au port de Peunteun-od, à l'orée du
Raz de F'ontenoy, nom donné, dans les anciens portulans, au
Raz de Sein, et qui devint aussi celui de la pêcherie.
VIII
La préparation du poisson sec se faisait à terre, sur toutes
les grèves à galets, ar groae, dans toutes les criques où atter-
rissaient les barques de pêche.
Le poisson à chair feuilletée du genre gade (merlus, lieux),
après avoir été habillé et désossé, c'est-à-dire l'arête dorsale
enlenie, était étendu à plat sur les galets et les roches. Les deux
côtés du poisson se séchaient ainsi en même temps ; la face
supérieure par la chaleur directe de l'air et de la brise ; la
face inférieure par la chaleur réfléchie de la pierre. Quand le
soleil dardait, le poisson était relevé et mis en tas, car la cha-
leur trop vive racornissait la surface et concentrait à l'inté-
rieur de la chair toute l'humidité, ce qui nuisait à la conser-
vation.
Le poisson à chair ferme, comme le congre, recevait une
autre préparation. L'arête était laissée adhérente, et des entailles
à mi-chair, perpendiculaires à l'arête, activaient la dessication.
Le congre n'était pas déposé sur des galets. Il était suspendu à
des chevalets, reliés par des madriers horizontaux, hérissés de
clous pour la suspension. Le poisson restait ainsi exposé,
ballotté par la brise, jusqu'à dessication complète.
Le mousse de chaque barque restait à terre pour surveiller
la préparation. Si le soleil dardait ou si la pluie menaçait, il
avait pour mission de prévenir aux villages et toutes les fem-
mes accouraient pour mettre à l'abri le poisson exposé à se
détériorer.
IX
Au mois d'octobre toutes les préparations étaient terminées,
Le merlus sec, cordé par bottes de cent livres, était embar-
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qué sur les navires, et, au jour convenu, toute la flottille d'Au-
dierne quittait le port, faisant route vers Bordeaux.
Là, le poisson était livré, à destination de l'Espagne, la
Calalogne surtout. Au retour, les navires apportaient du vin,
de la résine, des cordages, des poteries.
C'était fête, à Audierne, au départ de la flotte. Les barques
de pêche accompagnaient les navires jusqu'en rade. Toute la
population les suivaient des yeux, massée sur la Montagne et
à la Pointe du Raoulic, déposant, dans les troncs, placés là par
la Fabrique de Saint Rumon, le sou de la bonne chance, des-
tiné à conjurer le mauvais œil ou drouk avis, et les dangers
du voyage, car la flotte allait affronter l'inconnu du large : la
tempête et l'ennemi : corsaire et pirate.
L'émotion était grande, parmi la foule, au moment ou tous
les navires à la fois, penchant leur voilure sous la brise, pre-
naient la route du Sud, tandis que les barques de pêche après
aux capitaines, regagnaient le
un dernier adieu des patrons
port.
Un jour surtout l'émotion fut à l'extrême.
La tradition rapporte que la foule, massée sur la Montagne,
vit, dans les nuages, au-dessus des navires, se dessiner une
grande croix couleur de sang.
C'était un mauvais présage que suivit bientôt la catastrophe.
Au retour, entre la saint Clément et la sainte Catherine, le
24 novembre, la flotte, trompée par les feux qu'il était d'usage
d'allumer, la nuit, dans les églises, su jeta, au plein, sur
la côte, de Penmarch à Plozévet. Nous avons donné la
relation de ce naufrage dont le souvenir s'est perpétué dans
un chant populaire (1).
La première moitié du XVIIe siècle fut pour Audierne, une
époque de prospérité inouie. La population atteignit au moins
(1) C. F. Bulletin de la Société archéologique. L'Eglise de M. saint Rumon
d'Audierne. - Revue des Traditions populaires. Le Raz de Sein et les Phares.
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2300 habitants, d'après un calcul proportionnel, basé sur la
moyenne des naissances de dix années. C'est de cetle époque,
aussi que datent beaucoup de maisons aux élégantes moulu-
res, aux arcs en anse de panier, que l'on voit encore aujour-
d'hui.
Les marchands, uniquement occupés à accumuler les riches-
ses, avaient un caractère particulier d'âprelé au gain qui a été
stigmatisé par Michel Le Nobletz, en 1613.
La fortune acquise servait à acheter des biens ruraux. C'était
de mode que chaque marchand d'Audierne eût son manoir
dans les paroisses riveraines de la baie. à Plouhinec, Plozével,
Plovan surtout. Ils y villégiaturaient pendant le mois d'août
pour la récolte, jouissant du spectacle des barques occupées à la
pèche; retournant à leurs magasins, pour l'expédition du
poisson. Plus tard, leurs enfants, pour s'ennoblir, ajoutèrent,
à leurs noms, celui de ces propriétés.
La décadence de celte prospérité survint vers le milieu du
XVIIe siècle. Elle a pour causes :
La perte de la flotte sur Penmarc'h ;
La rivalité commerciale de Pont-croix ;
Le départ de ses habitants enrichis.
Les marchands avaient fait rapidement fortune. Après la
perte de leurs navires, ils ne jugèrent plus nécessaire de
reconstituer leur flotte marchande. Audierne fut livrée à la
seule population besoigneuse : petits commerçants et pêcheurs.
L'exportation de poisson diminua insensiblement. Le port fut
aussi négligé. — « Les piquets fichés en terre pour l'amarrage
des navires ne furent pas renouvelés : les quais s'écroulèrent
peu à peu ». -
Pendant la grande prospérité, des foires s y tenaient. Comme
Audierne n'était pas un pays de production agricole, ces
foires, attirant le commerce des campagnes, portaient un pré-
judice considérable à Pont-Croix qui, avec son escale de Poul-
goazec, sur la rive gauche du Goayen, avait le monopole de
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l'expédition des produits de la terre. Un procès survint entre
les deux villes, au sujet de la tenue de ces foires. Audierne
le perdit, et les foires n'eurent plus lieu. La ville fut réduite
au seul rôle de port de pêche et de relâche des navires.
A la fin du XVII° siècle, l'émigration acheva la ruine de la
ville : - « les descendants des anciens marchands, jaloux
de se procurer des alliances, avaient emporté toutes les
richesses » — ainsi que le constate une délibératiou du
Conseil général de la paroisse, du S septembre 1790.
La ruine fut si complète, qu'à cette époque (1790) il n'y
avait plus à Audierne - « que 1080 habitants, dont 78 actifs et
au moins 600 misérables dont il est nécessaire de pourvoir
aux besoins et nécessités ». —
La pêcherie de Feunteun-od et de Plogoff, eut le sort
d'Audierne, dans sa propérité et dans sa décadence.
Le nombre des
marchands, aux premières années du
XVII® siècle, y étaient de dix à douze. L'un deux, Jean
Hervichon est même qualifié de Mercator Ispagn.....
Autour du port de Feunteun-od, on trouve encore les traces
des pêcheries. Sur la falaise existent des emplacements de
maisons où l'on découvre de nombreuses pierres à aiguiser,
qui ont dû servir à affuter les couteaux pour l'habillage du
poisson. Leur nombre indique un personnel assez considéra-
ble se livrant à ce travail. Au fond du port on découvre a ussi
des crapaux, ancres de pierre, qui ont servi au mouillage des
barques, et des galles, pierres entaillées pour faire couler les
lignes de pêche.
La décadence de cette pêcherie est due à un coup de vent de
bise qui, un jour de pèche, au printemps, chassa, vers le large
où elles périrent, les barques, incapables de regagner la terre,
bout au vent, avec leurs voiles carrées; puis à la peste de
1641 à 1643 qui fit à Plogoff de nombreuses victimes. Plusieurs
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villages, dont il reste quelques traces dans le voisinage de
Feunteun-od, perdirent tous leurs habitants, et, pas plus que
Feunteun-od; ne furent rebâtis. Ce sont les villages de
Kveur, Evarok, Koliès, Keign, Kvassé et Foss-ar-Grill.
XII
La ruine des pêcheries de la morue du Raz de Fontenoy,
ou merlus, ne fit pas disparaitre du pays, l'industrie du pois-
son sec.
Si l'exportation se trouva réduite, la consommation locale
s'accrût. Le commerce ne donnait plus, aux pêcheurs, l'argent
nécessaire à leurs besoins. Ils procédérent alors par échanges.
Aux mois d'août, de septembre et d'octobre, ils parcouraient les
campagnes, portant, sur leurs têtes des faix de poissons secs,
qu'ils livraient dans les fermes, contre des produits agricoles.
C'est ainsi que les sacs qui avaient contenu le poisson, étaient
au retour remplis de blé, filasse et autres objets.
Le règlement pour les gabelles de Bretagne, de février 1681,
permit de se procurer plus facilement le sel, qui dût servir
alors à de nombreuses salaisons.
Plus tard, un arrêt du conseil, du 24 mai 1740, proportionna,
au nombre des poissons capturés, la quantité de sel à délivrer :
deux muids et demi par millier de morue, le poids du muid
et demi étant évalué sur le pied de 4800 livres anciennes, ou
2400 kilos.
Cependant Ille-de-Sein conserva toujours le monopole du
congre sec. La fabrique de Saint-Guénolé fit même construire
une jetée pour accéder aux bateaux du port. et y préleva un
droit de passage. Ce droit, payé en congres verts et en congres
secs, en avril et en août, alteignait 30 livres par année
moyenne. La vente de 1759 produisit même 114 livres
argent.
A Audierne s'implanta une industrie mixte. Le poisson,
d'abord mis au sel, était ensuite séché. Il était livré soit en
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baril, soit en grenicr. Une lettre de M. Guesno, receveur des
Douanes d'Audierne, du 2 Janvier 1809, proposa d'assimiler
aux merlus, lieus et juliennes, pour la fixation de la quantité
de sel, les congres que l'on salait à Audierne. Une déci.
sion ministérielle du 4 juillet 1809, fixa à 7ö kilos de sel par
100 kilos de poisson, salé en baril. Une circulaire du 16 dé-
cembre 1809 accorda 2ö kilos de sel en plus, pour le poisson
expédié en grenier.
L'ile de Sein et Ille Molene reçurent même le sel, exempt
de tous droits de l'Etat. Cette franchise existe encore aujour-
d'hui et cela de commun avec l'une des îles d'Hyères.
Le poisson ainsi préparé était connu sous le nom • de
Morue du Raz de Sein, ou Morue du Raz. Au commence-
ment du XIX* siècle, il donna lieu.
à un commerce impor-
tant. La Morue du Raz, disponible dès le mois d'août,
devançait avantageusement la morue des pêches du Nord,
Terre-Neuve, et Islande, qui n'arrivait en France qu'en sep-
tembre et plus tard.
Les navires embarquaient ce poisson à quai d'Audierne et
de Douarnenez. Il était mis à fond de cale et saupoudré d'une
couche de sel ; par dessus, on disposait un lit de genêts, sur-
monté d'une autre couche de morue et de sel, et ainsi jusqu'a
toucher le pont. Les 25 kilos de sel accordés par la décision du
16 décembre 1809, servaient à cela. Les lits de genets avaient
pour but d'isoler le poisson et de le préserver du contact de
l'eau de mer qui, par trop gros temps pouvait embarquer. Ce
qui arrivait souvent, car celte morue du Raz, s'expédiait au
loin.
Les navires chargés gagnaient Bordeaux, pour chercher
acheteurs à leur cargaison. S'ils ne trouvaient pas de vente,
. ils faisaient escale à Bayonne, puis dans les ports d'Espagne
et du Portugal, et entraient en Méditerranée. Leur dernière
destination était Cette (1). Là, la marchandise était toujours la
(1) Itinéraire ordonné au capitaine Denic, en 1817.
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bienvenue, car on ne pouvait s'en procurer assez pour satis-
faire les Catalans.
La morue du Raz, débarquée à Bordeaux et a Bayonne, sui-
vait aussi la destination de l'Espagne à travers les Pyrénées.
La facilité avec laquelle on oblenait du sel donna naissance
à la fraude du poisson salé. Un groupe de pêcheurs du Cap en
avait la spécialité. Il introduisait, dans les cordées de poisson
de vente, parmi les poissons de choix, lieus, merlus, elc., des
chiens de mer, des peaux bleues et autres squales el poissons
de rebut. On donna, pour ce fait, à ce groupe de pêcheurs, le
blason de Potred l'esterl chass, ou Pennou-chass, têtes de
chiens de mer qui lui est resté. Un jour, le recteur de la pa-
roisse, M. Billon, préchant contre le vol, fit allusion à cette
fraude. Aussitôt les coupables de quitter l'église, insolemment,
comme, autrefois, les marchands d'Audierne devant les pré-
dications de Michel Le Nobletz. Et toute les fois que le pauvre
recleur montait en chaire, celte scène se renouvelait. Si bien
qu'un dimanche, M. Billon, outré de la conduite de ces ouailles,
les fustigea, au premier pas qu'ils firent pour quitter l'église,
de ces paroles réellement prophétiques qui sont passées, dans
le Cap, en dicton populaire : - « Sod, an tad!... Sod ar
mab !... Sotoc'h ar vugale vien! » - « Sot, le père ! Sot
le fils ! Plus sot encore le petit fils ». -
L'industrie du gros poisson salé a cessé depuis l'extension
de la préparation du poisson par le procédé Appert.
Mais le congre sec fait encore aujourd'hui une des princi-
pales exportations de l'Ile-de-Sein. Ces exportations ont encore
doublé aux dernières années. En 1904, nous avons mis en
relations: un négociant de la Haute-Garonne, avec l'Ile-de-Sein.
Les expéditions se font sur Bordeaux. De là elles gagnent le
val d'Andorre. Les Andorrains et une partie des Espagnols
pyrénéens, ne prisent un diner de gala ou de cérémonie,
s'ils n'ont une brandade de congre sec qui est pour eux, de
tradition lointaine, un mets national.
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L'industrie de la Morue du Raz de Pontenoy et les anciennes
pècheries de la baie d'Audierne, ont entièrement disparu.
Mais le procédé du XVIe siècle pour le séchage du poisson et
le procédé mixte, salaison et séchage du XVIII° siècle, sont
toujours en usage chez les pêcheurs du Cap-Sizun. Ils con-
servent ainsi, pour leurs provisions d'hiver, une partie de
leurs pêches d'été.
Seule, l'industrie, du congre sec de l'Ile-de-Sein s'est main-
lenue, ainsi que ses anciens débouchés commerciaux.
H. LE CARGUET.
Audierne, le 25 janzier 1910.
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