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Documents sur le Cap-Sizun. I. Lettre de M. Le Gallo, curé de l’île, 1714

Daniel Bernard · Religion

Article paru dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère, année 1910, pages 3 à 7. Fac-similé numérisé par la Bibliothèque nationale de France.

Daté du 1910. Ajouté le 4 septembre 2026, modifié le 4 septembre 2026, par Loic.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France · https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k207696j

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DOCUMENTS SUR LE CAP-SIZUN
(ILE DE SEIN)
I. - Lettre de Messire Le Gallo, curé de l'Ile-des-
Saints, par Brest, au contrôleur général des
Finances (16 Décembre 1714).
« La renommée a publié jusque dans cette ile que Votre
Grandeur soutenoit le poids du ministère avec autant de faci-
lité que les plus grandes affaires du royaume, qu'elle manie
. avec tant de gloire et de succès, et qui occuperoient tout autre
génie, ne l'empêchent pas de descendre jusques aux moindres
choses qui regardent la gloire ou le bien de l'Etat. Aussi
aime-t-elle à s'instruire de tout ce qui s'y passe dans les
endroits les plus reculés et les plus inaccessibles. C'est ce qui
me fait aujourd'hui, prendre la liberté d'informer Votre Gran-
deur de tout ce qui se passe dans celle île ; peut-être lui
donnerai-je occasion de donner quelques ordres pour le bien
et l'utilité du public.
« Les Saints est une ile à fleur d'eau, dans le raz de Fonte-
nay, à trois lieues de la grande terre. Les courants du raz et
les marées qui changent à chaque moment rendent son entrée
très difficile du côté de l'Est. Un nombre infini de rochers,
partie couverts qui s'étendent à six lieues à l'Ouest, font trem-
bler les plus hardis navigateurs. Aussi s'y perd-il plusieurs
bâtiments tous les jours, dont on n'a aucune nouvelle. Elle a
une demie lieue de long; sa largeur est de la portée d'un
mousquet seulement. Il y croit seulement du blé pour deux

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mois de l'année; on n'y voit ni gibier, ni bétail, ni bois. L'eau
y est salée dans les grandes marées, sale et fade dans les mor-
tes-eaux. Les habitants sont tous pêcheurs : on n'y voit ni
marchand ni artisan, on n'y fait aucun commerce : les habi-
tants ne sortent qu'à la Saint-Michel, pour vendre leurs pois-
sons secs et faire leurs provisions, et, pendant le carême, ils
vont vendre à Brest du poisson frais. La mer est si grosse aux
environs de cette ile, qu'on est quelquefois des deux mois
entiers sanş en sortir et sans y pouvoir rentrer: Malgré toutes
ces disgrâces, ces gens aiment si fort leur ile que le plus mal-
heureux ne voudroit pas changer sa fortune avec celle du plus
riche de la terre, et personne ne quitte pour aller s'établir
ailleurs, quelque avantage qu'on lui propose. Ceux qui y sont
nés s'y portent bien et vivent assez longtemps. Les malades y
sont à plaindre, car il n'y a ni médecin ni chirurgien.
« Tous y sont égaux : point de subordination ni de supério-
rité. Personne n'y rend la justice. Parmi les révoltés, ceux
qui n'ont ni foi ni loi, le plus fort emporte la poche ; parmi
ceux qui ont quelque religion, le prêtre est l'arbitre des diffé-
rents.
« La pauvreté du lieu a fait, que de tout temps, l'ile a été
exempte de tous les droits, impôts et subsides que nos rois
ont exigé de leurs sujets ; on n'y connaît ni sergent, ni greffier,
ni maltotiers. Je crois que ces petits avantages, et l'amour de
l'indépendance, est ce qui leur rend leur ile si charmante.
« Une solitude si affreuse où on manque de tout secours
pour le temporel et pour le spirituel, des appointements mé-
diocres et mal
payés, les mauvais traitements qu'avoient
reçuś les autres prêtres, faisoient qu'on n'en trouvoit aucun
qui voulût y passer, quand, par un zèle à la gloire de Dieu et
du salut de ces barbares, je m'offris à M. l'évêque de Quim-
per, qui m'y envoya, il y a six ans. La crainte qu'avoient eue
ces iliens de ne pas trouver de prêtre fit qu'ils me reçurent

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assez bien, et ma jeunesse leur faisoit espérer qu'ils n'auroient
pas eu de peine à me faire à leurs modes.
« En ellet, on donna aussitôl commission aux plus politiques
d'entre eux de me styler, et, sous prétexte de venir me faire
offre de leurs services et de leurs amitiés, ils me donnoient
des leçons.
« Comme tous mes amis s'empressoient de savoir de mes
nouvelles, il n'alloit aucun bateau à terre qui ne m'apportat
quelques lettres et des compliments de gens de considération.
Je n'eus pas de peine à m'apercevoir que ces relations leur
donnoient déjà du dégoût pour le nouveau prètre, et les mai-
tres qu'on m'avoit donnés me le firent entendre. Il me dirent
qu'il ne falloit ni voir, ni écrire, ni avoir aucun commerce
avec gens au-dessus des iliens ; qu'il falloit familiariser avec
eux, manger et boire ensemble, fermer les yeux aux desor-
dres, taire leur friponneries, et qu'on auroit fait ma part meil-
leure.
« Le dernier prêtre qui les avoit quittés m'avertit de me
défier, et me dit qu'on avoit attenté à sa vie plusieurs fois ;
mais, fortifié de ces paroles de J.-C. : Qui perdit animam
suam in hoc mundo, in vidam æternam custodit eam, je tâchai
d'emplir les devoirs de mon étal. Comme je m'étoit attendu à
beaucoup souffrir, tout me parut moins rude. Je passe sous
silence les maux que tout le monde est témoin que j'ai soufferts
dans mon particulier, pour parler de ce qui regarde l'étran-
ger, dont l'intérêt m'est plus cher que le mien. Je suis presque
insensible à ce qui ne touche que moi-même ; mais je suis
tout cœur pour mon prochain.
" Il y a dans l'ile un assez joli port, et assez bon ; on y a
• vu ensemble cent bâtiments. Dans les guerres, plusieurs y
relachoient devant les corsaires, le gros temps. Le peu de
connaissance qu'ont les étrangers de ces côtes fait que actuel-
lement, plusieurs y sont conduits par nos habitants, qui sont

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prompts à les y piloter. Les étrangers qui y ont été une fois
périroient plutôt en mer que d'y rentrer. J'ai vu rompre le
pont d'un Anglois pour le piller, j'ai vu dégréer un Irlandois,
lui couper ses manœuvres, porter ses apparaux à terre, et
l'équipage en danger d'être égorgé ; et il l'auroit été infailli-
blement, si je n'avois exposé ma vie pour les sauver. Dieu me
donna assez de courage pour m'opposer seul à une troupe de
brigands. Je fus obligé d'en venir aux mains : cela n'est pas
d'un prêtre ; mais enfin c'étoit pour conserver à de pauvres
étrangers leur vie et leurs biens : Irascebar, et non peccabam.
Dieu bénit mon zèle ; je fis rendre tout à ce batiment, j'en fus
le gardien pendant qu'il resta dans le port, et le pilotai pour
le mettre dehors, et, pour récompense, ils pardonnèrent aux
coupables et n'en firent pas de plainte : Munera super inno-
centem non accepi. Je l'auroi tû moi-même, si je ne croyois que
mon silence n'autorisât le crime : Qui non vetat peccarc, cum
potest, peccat. Je vois quelquefois décharger certaines choses
des bateaux qui me font croire qu'ils ne sont pas moins a
craindre en mer que dans leurs ports, ces gens étant jour et
nuit à la pêche parmi les rochers, à perte de vue de leur ile.
Je m'oppose autant qu'il m'est possible à tous les pillages ;
mais, en récompense, je m'attire leur haine: il me menacent,
ils se plaignent que je ruine leur trafic, qui étoit celui du bri-
gandage. Ils croient comme article de foi que tout ce que la
tempête jette sur leur ile leur appartient de droit, et s'ils
retirent un batiment du danger, le tout doit être à eux.
« Comme il n'y a à l'ile aucun bureau, ni aucun commis, et
qu'on n'y paye aucuns droits, ceux qui sont chargés de mar-
chandises prohibées aiment mieux y relâcher qu'ailleurs et '
bien payer nos matelots pour les mettre dans le port. Les mal-
totiers se plaignent que je favorise ces contrebandiers.
« 1º Je ne sais si effectivement ils le sont : Non quæro iniqui-
tatem in domo fratris mei.

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« 2º Les fermes ne me payent pas pour étre leur commis, et
mon caractère ne me permettroit pas d'accepter leurs offres,
et je ne serai jamais assez malheureux pour livrer un homme
entre les mains de ses ennemis.
« 3º Où il n'y a pas de burea!, il n'est dû aucun droit. Que
les fermiers fassent le dû de leur charge, je ne leur nuirai pas
plus que je ne favorise les fraudes et les contrebandes. J'attends
aussi leur finesse : ces messieurs voudroient plumer la poule
sans la faire crier. Ils veulent exiger de moi que je les aver-
tisse quand.il y aura des marchandises de cette nature, pour
qu'ils viennent ici les acheter à vil prix, sous prétexte qu'ils
auroient droit de les arrêter. Ils m'ont fait la proposition de
partager avec moi le gateau. Ce qui est vrai, c'est que je n'ai
jamais fait entendre à nos habitants qu'il leur fût défendu, ni
par la loi divine, ni par le Prince, d'acheter de ces marchan-
dises pour leurs usages à eux-mêmes.
« On dit qu'il y a en mer quantité de forbans, je crois même
qu'il en relache ici quelquefois.
« Votre Grandeur donnera les ordres nécessaires sur ce que
j'ai la liberté de lui marquer. Si elle veut me les adresser, ce
sera, s'il lui plait, par M. l'Intendant de Brest. Pardon si je
péche ; c'est par zèle pour le bien de l'Etat, et parce que je
suis persuadé que vous ne désapprouvere pas cette liberté,
que me donne la renommée, qui vous publie accessible aux
plus petits ».
(ExTRAIT de la correspondance des Contrôleurs géné-
raux des Finances avec les Intendants des Provinces,
publiée par MM. DE BOIsLISLE et DE BROtoNNe. Tome
3*, 1708-1715, n° 1749. Collection des Documents sur
l'Histoire de France).
DANIEL BERNARD.

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