Abbé J.-M. Pilven · Histoire Locale · Audierne
Article paru dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère, année 1907, pages 96 à 108. Fac-similé numérisé par la Bibliothèque nationale de France.
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LE
DISTRICT DE PONT-CROIX
1790-1795
LE PORT D'AUDIERNE; LA DÉFENSE DES CÔTES
LA PiCHE A LA SARDINE
Des neuf districts que comptait le département du
Finistère, celui de Pont-Croix était le plus petit, le moins
peuplé. Séparé du district de Châteaulin par le ruisseau
du Ris, il était limité d'autre part par les communes de
Quimper et de Pont-libre, ci-devant Pont-l'Abbé. Des
hauteurs de Plouhinec, par temps clair, on aperçoit toute
l'étendue du district, de l'Ile-de-Sein « si basse à l'horizon,
qu'elle semble un radeau », jusqu'au sillon de galets qui
ferme la baie d'Audierne, jusqu'aux sombres menez qui
dominent le port de Douarnenez.
Chaque district était administré par un conseil général
qui se réunissait rarement et choisissait dans son sein un
certain nombre de membres qui, sous le nom de Directoire
du district, dirigeaient toutes les affaires, sous le contrôle du
département.
Les électeurs du district se réunirent à Pont-Croix, le
2 juillet 1790. Ils commencèrent par voter une adresse au
Roi. « ... Nous osons, disent-ils, du fond d'un village,
mêler nos accents patriotiques au concert de louanges et
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de bénédictions qui chante aujourd'hui vos bienfaits dans
tous les coins de votre empire... » Puis, ils choisirent douze
administrateurs; opération laborieuse; il fallut procéder
à de nombreux tours de scrutin et c'est seulement le
24 juillet, que le Directoire fut ainsi constitué : Président :
M. de Rospiec fils, de Trévien ; Membres : MM. Guéguen,
de Pont-Croix; Béléguic, de Douarnenez; de Lécluse et
Maubras, d'Audierne; M. Grivart remplissait les fonctions de
procureur-syndic et M. Guiller, celles de secrétaire. On
jugea qu'il serait « absolument intéressant » de nommer un
vice-président. C'est M. Béléguic qui obtint cet honneur ;
il eut bientôt la présidence effective, var M. de Rospiec se
démit de ses fonctions l'année suivante, et ne tarda pas à
émigrer.
soin d'une bonne
administration est de
Le premier
défendre jalousement ses droits; le Directoire de Pont-Croix
n'y faillit point.
Malgré sa médiocre étendue, le district se vit menacé
dans son intégrité par les officiers municipaux de Tré-
guennec. Ils demandaient que leur commune, vu la distance
et la difficulté des communications, fut rattachée au district
de Quimper. On leur fit observer que Tréguennec est aussi
loin de cette ville que de Pont-Croix. D'ailleurs « chacun
doit être honoré de la place qui lui est marquée dans la
nouvelle hiérarchie et respecter davantage le précieux
monument de
sa résurrection ». A cette admonestation le
Directoire joignit la promesse d'améliorer les routes et
spécialement de réparer le pont de Kerideux, par où loute
la partie Sud du district communique avec le chef-lieu. Il
prétendit rendre responsable de ce travail, la marquise de
Forcalquier, en raison des droits énormes — tels que trente
sols par muid de sel et huit sols par tonneau de vin - qu'elle
percevait sur toutes les denrées qu'on apportait à Pont-Croix:
par ce passage, oubliant que la perception de ces droits était
BULLETIN ARCHÉOL. DU FINISTÈRE. — TOME XXX/V/(Męmoires) 7.
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suspendue depuis février 1787, et que la suppression en avait
même été prononcée. L'intendant de la marquise, M. de
Clermont, se chargea de le rappeler, mais les citoyens de
Tréguennec tiennent compte au Directoire de sa bonne
volonté,
Quelques semaines après, ce n'est plus seulement l'inté-
grité, c'est l'existence même du district qui est en jeu. Il fut
question, en septembre 1790, de réduire à quatre ou six les
neuf districts du Finistère. Dans une adresse à l'Assemblée
Nationale, le Directoire de Pont-Croix déclare regretter
qu'on porte une main sacrilège sur • cet édifice du bonheur
public qui avait la majesté et le caractère divin de l'immu-
tabilité
•. Cependant, s'il doit résulter d'importantes
économies de la suppression de quelques districts, il ose se
flatter que celui de Pont-Croix ne sera pas du nombre. On
ne sacrifiera pas les intérêts du plus beau district maritime
à une injuste prédilection pour Quimper.
Pourquoi ne pas ajouter plutôt au district de Pont-Croix,
le canton de Crozon, dont les habitants sont très éloignés
de Châteaulin tandis qu'ils viennent à toutes les foires de
Douarnenez. Au pays de Crozon viendraient naturellement
s'unir, comme autant d'anneaux d'une même chaîne, les
paroisses de Telgruc, Argol, Saint-Nic, Plomodiern, Plo-
névez-Porzay et le district aurait alors près de soixante mille
habitants. Aussi bien, pourquoi ne pas y annexer, d'autre
part; Penmarc'h, Plomeur et Beuzec-Cap-Caval? Nul doute
que ce soit le vœu des populations ! Les campagnes qui redou-
tent, avec raison, la domination des grandes villes seront évi-
demment mécontentes de voir la ville de Quimper étendre si
loin l'orgueil de ses prétentions, tandis que la petite ville
de Pont-Croix, qui n'a vécu jusqu'ici que du produit de son
industrie judiciaire, ne peut exciter aucune jalousie et •
mérite vraiment d'intéresser la bonté des législateurs.
Espérançes et craintes reştèrent également vaines et lęs
= 99 - .
membres du Directoire purent, au moins sous ce rapport,
exercer en toute quiétude leur zèle administratif.
Il n'y a guère à tenir compte de petites difficultés survè-
nues à propos de modifications projetées ou même apportées
à l'organisation des communes et paroisses. Ainsi les
habitants de Beuzec ayant protesté, au nom de leurs saints
patrons, contre la résidence du recteur à Pont-Croix, il
leur fut répondu : « Quoiqu'en bonne justice, saint Mathieu,
l'un des
Apôtres, pourrait bien l'emporter sur saint
Corentin, l'un de ses successeurs, cependant aucun décrei
de l'Assemblée Nationale ne mettant saint Budoc, saint
Mathieu, ni saint Corentin sous la police de l'administra-
tion du District, il n'y a pas lieu de délibérer ». Et certes,
on ne peut trouver meilleure fin de non-recevoir.
Dans son adresse à l'Assemblée, le Directoire vantait
le district
de Pont-Croix comme le plus beau district
maritime ; il comprend, en effet, toute la presqu'île située
entre les deux baies, également poissonneuses, d'Audierne
et de Douarnenez.
Rendre l'accès des ports plus facile, empêcher l'ennemi
de débarquer dans les multiples criques ouvertes au flanc
des falaises de granit: protéger la pêche côtière et spéciale-
ment l'industrie sardinière contre l'incurie locale et la
concurrence étrangère, telle est l'une des œuvres les plus
importantes entreprises par le district de Pont-Croix.
**
La baie d'Audierne s'étend en arc de cercle, de la pointe
du Raz qui se dresse altière au-dessus des gouffres et
des courants, à la pointe de Penmarch qui s'efface à demi-
noyée dans l'Atlantique.
Côte sauvage, inhospitalière, où l'on se croirait d'après
Préminville, à mille lieues de toute contrée civilisée ; on
- 100 —
n'y voit ni maisons, ni cultures; on n'y entend ni les
chants des laboureurs, ni le bèlement des troupeaux, rien
que le sourd mugissement des lames, le cri lugubre des
goëlands, la voie triste et douce des hirondelles de mer.
Pas d'autre abri que l'embouchure du Goyen. Encore
l'entrée du port d'Audierne est-elle rendue difficile, d'abord
par la « Gamelle » longue ligne de récifs à fleur d'eau, sur
laquelle volent de crête en crête, sous forme de corbeaux
noirs, les âmes du roi Gradlon et de sa fille Ahès ; puis,
par une barre qui se forme plus près de la côte — un aima-
ble bourgeois du temps, demandait qu'on y plongeât dix
fois les aristocrates, avant de les admettre à l'honneur
de défendre la patrie dans les rangs de la milice nationale.
Les naufrages étaient fréquents. En 1782 le « Simbole
de la Paix », chargé de fers et de cordages pour le Roi,
périt à l'entrée du port. Au mois de décembre 1790, un
navire de quatre cents tonneaux, monté par vingt-sept
hommes, après avoir été à l'entrée du port, se perdit dans
la baie, et c'es! neut-être cet hiver que Cambry vit le rivage
couvert de glace bordé d'un cercle d'or : un navire chargé
d'oranges s'étant brisé sur les écueils.
Pour signaler l'entrée du port, la municipalité d'Audierne
demande qu'on établisse un feu à la pointe de Lervilly et
qu'on élève à l'embouchure même un mât de soixante pieds,
au haut duquel, en cas de navire en détresse, on hisserait
un pavillon, annoncé par un coup de canon de vingt-quatre ;
une des pièces qui sont avec leurs affûts dans le corps de
garde pourrait être montée pour servir de canon d'alarme.
Les Etats de Bretagne avaient ordonné la construction
d'un môle d'environ quatre-vingt mètres de long sur
huit mètres de large, qui devait avoir pour effet en rétré-
cissant le lit de la rivière, de rendre le chenal plus profond
et même d'entretenir beaucoup plus d'eau sur la barre
absolument infranchissable à marée hasse. Ce travail,
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inachevé, était plus dangereux qu'utile, car les vagues
frappant, comme à coups de bélier sur les blocs disjoints
ne tardaient pas à les désagréger et les quartiers de roche
formaient sur le banc de sable comme autant d'écueils. La
pénurie du Trésor ne permit pas de construire entièrement la
digue; une somme de mille francs mise à la disposition du
district fut employée à l'exhausser de quatre à cinq pieds.
Les naufrages n'en restèrent pas moins nombreux dans
ce passage l'un dés plus périlleux et des plus fréquentés
de la Bretagne. Et c'est pourquoi, persuadé qu'il appar-
tient au peuple français de donner aux autres nations
•l'exemple de la générosité comme il a donné de tout temps
celui du courage, le district invite le département à solli-
citer de l'Assemblée, un décret ordonnant à l'administra-
tion de fournir aux étrangers naufragés sur nos côtes,
à se faire
moyens de retourner chez eux, quitte
rembourser sur les fonds de l'assistance publique ou sur
les ressources mêmes des rapatriés.
Le 27 avril 1793, une barque " le Brochet " chargée de
froment dût être abandonnée par son équipage. Le 5 juillet
de la même année, le " Richemont " de Paimpol, chargé de
vins pour Brest, ayant perdu de vue le convoi dont il faisait
partie et ne connaissant pas les parages où il se trouvait,
vint se réfugier dans la baie des Trépassés. Armés de fusils,
de haches et de fourches, les patriotes de Cléden accouru-
rent sur la grève et empêchèrent l'équipage de débarquer
jusqu'à ce que la garde nationale d'Audierne et la gendar-
merie de Pont-Croix eussent reconnu la provenance et la
qualité du navire.
***
Dès le 25 janvier 1793, considérant que la position du
district est d'autant plus critique, en cas de rupture avec
l'Anglais, que, par suite des levées de volontaires, la garde
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nationale est réduite à cent hommes au plus, le Directoire
propose une série de mesures défensives : envoi d'un batail-
lon ou d'un gros détachement entre Pont-Croix, Audierne,
Douarnenez et d'une forte corvette dans le port d'Audierne,
armement de toutes les batteries, établissement de signaux
le long de la côte.
Sur la présentation de Bouchote, commandant temporaire
du 4° arrondissement, chef-lieu Quélern, le général
Canclaux nomme Maubras lieutenant dans les gardes-côtes
et sous-adjudant-général de la légion d'Audierne, avec les
fonctions de commandant.
Il est ordonné à un détachement du 6e régiment d'artil-
lerie commandé par le citoyen Hurpineaux sergent, et com-
posé de quatre canonniers de se rendre à Audierne. Pendant
leur séjour en cette ville, ils recevront, à titre d'employés
de la marine, une livre et demie de pain, trois quarts de vin
et cinq sols en assignats pour leur ration de viande, vu la
difficulté de s'en procurer. Maubras leur fait donner des
draps, matelas et couvertures pris chez l'émigré Laporte-
Vézin.
Une escadre suspecte ayant été vue, vers la fin de mai,
croisant dans la baie d'Audierne, les préposés aux douanes
sont chargés de faire des patrouilles : la cessation de tous
nos rapports avec les puissances maritimes leur donnait les
plus grands loisirs.
Au mois d'août, le capitaine Berte qui a remplacé Bou-
chote à Quélern, annonce l'apparition d'une escadre
anglaise sur les côtes de France et demande où l'on pour-
rait mettre à l'abri, en cas de descente, les denrées et les
bestiaux. On lui désigne Plonéis et Plogastel mais on prie les
citoyens de ne pas s'alarmer et de se défier des faux bruits.
La présence d'une chaloupe canonnière le " Cocodrille",
puis d'une corvette le " Brave " vint rassurer un peu les
patriotes et alléger le service de vigie.
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Cependant, le 23 août 1793, la corvette " l'Espion" pour-
suivie par deux frégates anglaises, vint s'échouer sur la
au moins trois heures de
Gamelle. Elle ne cessa pendant
tirer sur l'ennemi, et l'équipage ne se décida à abandonner
le navire qu'après avoir vu la corvette si penchée qu'on ne
pouvait plus faire le service des batteries. Les canots firent
trois voyages à terre ; le lieutenant Magendie quitta son
bord le dernier, tenant à la main la pavillon national et c'est
dans cette attitude, qu'il gagna la côte, avec le reste de son
équipage, en chantant l'hymne des Marseillais !
Cette glorieuse retraite fut protégée par les feux de la
batterie de Crémenec.
Il existe, en effet, sur différents points de la côte bre-
tonne, de vieux forts ou corps de garde aux toitures de
pierre ; ils ont eux-mêmes remplacé d'autres retranche-
ments dont il reste çà et là quelques vestiges et les Vénètes
s'en allaient de promontoire en promontoire défendant un à
un ces « oppida » de la péninsule armoricaine.
A chaque nouvelle de guerre, ces postes se garnissaient
de défenseurs, tout au moins de guetteurs : tels sont les
signaux de Plovan, de Plogoff, de Beuzec, mais les princi-
pales hatteries ‹ ont naturellement celles qui défendent l'ac-
cès des deux seuls ports de la presqu'ile, Audierne et Douar-
nenez, c'était : pour Audierne, Crémenec, Lervilly, Pena-
ménez ; pour Douarnenez, Rosmeur et Tile Tristan.
Chaque batterie comprend deux caporaux et treize hom-
mes avec un chef de poste ou gardien. Le district nomme
chef de poste à l'ile Tristan Jean-Claude Belbéoc'h, canon-
nier retiré de la marine, et décide que, pour le service de
cette batterie, on prendra, sur les effets des émigrés, mate-
las, marmite et trépied ; le Département fournit une capote
et deux sabliers d'une heure.
Le corps de garde de Crémenec était trop éloigné du fort,
environ six cents toises - ; on résolut de le démolir et d'en
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construire un autre
près de la poudrière. L'ingénieur
Detaille établit le devis de ce travail qui ne fut pas exécuté.
Cette batterie avait pour gardien, Violant de Plouhinec et
pour caporaux, Quéméner et Pichavant. Le mobilier de la
petite garnison fut également pris sur les effets des émigrés.
. On acheta simplement sur les fonds de la guerre, un chan-
delier de fer à deux pointes et du bois de chauffage dont la
consommation fut réglée comme il
suit : un quinzième de
corde, par jour. pendant les mois d'octobre et mars; deux
quinzièmes pendant les mois d'hiver et une corde et demie,
par mois, pendant le reste de l'année.
La consommation de la chandelle fut non moins soigneu-
sement déterminée : quatre chandelles de huit à la livre, en
octobre et mars, cinq, en hiver et trois, les autres mois.
Dans l'impossibilité de fournir en suif aux corps de garde,
la lumière dont ils ont besoin, il est enjoint aux chefs de
poste de se pourvoir de lampes alimentées par de l'huile de
sardine et de ne se servir des fanaux que pour la visite des
canons et le service de ronde.
Le représentant du peuple Amable Faure offrit même de
l'huile de baleine pour suppléer à l'insuffisance de chan-
delles.
En 1784, toute une famille de cachalots vint échouer à la
côte de Primelin. Un des collègues de M. de Clermont fils,
député à l'Assemblée Nationale, lui exprima le désir
d'avoir une peau de cachalot, mais il n'en restait plus dans
tout le Cap a ceux qui en avaient s'en sont défaits parce que
cela n'était propre à rien et puait beaucoup ». Seules les
défenses avaient été conservées et pouvaient avoir quelqu'in-
térêt pour les amateurs et les naturalistes. • Je t'envoie une
petite dent, écrit M. de Clermont père à son fils, voilà tout
ce que je puis faire pour le cabinet de l'honorable membre
de votre Assemblée. Une pièce fort curieuse à lui donner
serait un crâne d'une des bêtes dont on ferait un plat a
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soupe de quinze couverts au moins... » L'idée ne manquait
pas en effet d'originalité mais à défaut de crâne entier, il
dut se contenter de joindre à son envoi un morceau de cer-
velle et une grosse dent de cachalot naissant.
L'armement des batteries reste très incomplet; le signal
de Kergonnoux en Beuzec n'a pas de canon ; celui de Plogoff
manque d'affût. Et pourtant on tire parti de tout : les
grillages du jardin de Lescongar sont convertis en piques,
les deux pierriers enlevés au suspect Dufrétay sont remis
aux batteries de Douarnenez, les ardoises et charpentes des
châteaux et chapelles servent à construire des corps de
garde Mais le citoyen Moulec agissant sous les ordres de
l'ingénieur Petit demande qu'on diffère, faute de bras, la
construction du corps de garde de Beuzec ; le gardien sera
logé dans un des villages voisins comme il l'a été jusqu'ici
dans toutes les guerres.
Un dixième de la population du district sert en effet dans
les armées, remarque Cambry. C'est pourquoi,la municipa-
lité de Plogoff, par exemple, « considérant que cette commu-
ne se glorifie de compter parmi ses habitants cent quelques
marins, qui font, à la face de ces lâches insulaires, despotes
de l'Océan, flotter sur le sein des eaux les couleurs nationa-
les, ne laissant que des jeunes épouses et des orphelins d'un
très bas âge », supplie le département de vouloir bien le
dispenser du contingent requis par le général Canclaux, qui
prescrivit, le 4 juillet 1793, une levée de 4.400 hommes,
jeunes gens et veuts de seize a quarante ans pour remplacer
les garnisons dont il a disposé contre les rebelles.
Il est aussi demandé qu'à moins de danger pressant, le
contingent ne sortira pas du district et qu'en tout cas il n'ira
pas plus loin que Brest ou Quimper. D'ailleurs, au commen-
cement d'octobre, les marins de Douarnenez, en service à
Brest, furent autorisés à rentrer chez eux pour essayer
encore la pêche à la sardine, car la saison avait été jusque-
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là aussi mauvaise qu'elle avait été bonne les années précé-
dentes. « La pêche se fait aujourd'hui avec un succès prodi-
gieux »; lisons-nous dans le regisire des délibérations du
district en août 1791. Jamais, au témoignage de Cambry,
année ne fut plus féconde en sardines que l'an Il de la
République.
*
* *
La sardine, d'après le même auteur, est le principal
objet de commerce du pays, et la seule commune de Douar-
nenez emploie à la pêche de ce petit poisson jusqu'à quatre
cents bateaux dans les bonnes années. Mais « une prodigieuse
quantité de marsouins peuplent ces mers ». Ce n'est donc
pas d'aujourd'hui que les bélugas font une concurrence
désastreuse aux pêcheurs, brisant les filets, pourchassant la
sardine; plus désastreuse est encore l'importation des
sardines étrangères.
Dans sa séance du 17 septembre 1790, le district affecté
des pertes considérables et fréquentes que font les armateurs
par la concurrence des poissons étrangers et surtout par la
« facilité meurtrière » d'introduire frauduleusement des
sardines espagnoles en France à l'aide de la franchise de
Bayonne, invite à l'unanimité le département à solliciter de
l'Assemblée Nationale un décret qui porte : 1° la suppression
de tous les droits d'entrée dans les places de consommation,
sur les poissons de pêche nationale, notamment sur les
sardines; 20 la prohibition la plus absolue de tous poissons
de pêche étrangère; ils ne sont pas nécessaires à l'approvi-
sionnement du royaume.
Le Directoire prie le ministre de recommander sous ce
rapport la plus grande vigilance aux départements des
Landes et des Basses-Pyrénées, et il invite les districts
maritimes du Morbihan à se joindre à lui pour obtenir
l'abolition de la franchise de Bayonne « cette bizarre institu-
- 107 -
tion d'ancien régime » également funeste aux intérêts de
leurs pêcheries.
Dans son rapport sur les travaux de l'année, le procureur-
syndic pouvait se rendre cette justice: « La pêche, cette
branche si conséquente et presque unique de notre commerce
maritime, a été aussi l'objet de notre sollicitude ». Elle ne
cessa pas de l'être et le 20 octobre 1791, considérant que les
chasse-marée abusent de la faculté qui leur est donnée de
naviguer avec un passeport de pêche pour aller journellement
en Espagne et y prendre des cargaisons de sardines, le
Directoire demande un règlement qui assujettisse les chasse-
marée à prendre comme les autres barques un passeport de
commerce qu'ils seront tenus de faire viser à toutes les
relâches.
La drague fut défendue, de tout temps, dans la baie de
Douarnenez, car & il naît au fond de l'eau une mousse grasse
et glutineuse que la sardine aime beaucoup ». Une foule de
bâtiments enfaignaient cette défense, et comme l'Adminis-
tration était impuissante à surveiller l'exécution des lois, les
marins s'en chargeaient eux-mêmes. Ainsi, des pêcheurs de
Brest étant venus draguer le long de la pointe de la Chèvre,
les marins de Morgat se mettant à leur poursuite les
gagnent de viesse, les obligent à se rendre à coups de fusil
et amènent leurs prisonniers à Crozon.
Le district invite la municipalité de Douarnenez à pour-
suivre l'application de l'arrêt du ci-devant Parlement qui
défend sous peine d'amende de draguer dans la baie, à pour-
suivre également l'exécution des jugements rendus par l'ami-
rauté contre les dragueurs de Brest, à prier l'Assemblée d'ac-
corder, outre le brûlement des dragues, la confiscation des
chaloupes et une prime de soixante livres sur chaque
bateau pris en contravention.
A l'ile de Sein, la principale pêche est la pêche aux
congres. Dans une pétition rédigée le 4 décembre 1790,
= 108 —
M. Le Normand, curé des Seins, expose que les Iliens n'ont
d'autres ressources que ce qu'on leur donne de Brest et la
pêche, mais les congres secs qu'ils ont envoyés à Bordeaux
ne seront payés qu'au mois d'octobre prochain, d'ici là
• comment feront les veuves pour substenter leurs tristes et
misérables fruits? » Que deviendront les curés qui ont pour
casuel ordinaire une petite rétribution de la vente des
congres ? M. l'Intendant est prié d'augmenter autant qu'il
dépendra de lui les secours à accorder aux insulaires pen-
dant la saison rigoureuse de l'hiver.
On prend ici beaucoup de morues, écrit M. Lannurien,
l'un des prêtres détenus aux Capucins d'Audierne. Il ajoute :
• Nous avons vue de la mer la plus belle ! » Et certes, on
ne peut rêver de spectacle plus enchanteur que celui de cette
immense nappe bleue, bordée tour à tour de falaises abrup-
tes et de plages sablonneuses, où l'on entend, comme en
sourdine au fracas des flots, le son des cloches de la
ville d'Is.
J.-M. PILVEN.
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