Abbé J.-M. Pilven · Histoire Locale · Pont Croix
Article paru dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère, année 1906, pages 157 à 180. Fac-similé numérisé par la Bibliothèque nationale de France.
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LA VIE MUNICIPALE A PONT-CROIX
(1790~1791).
L'Assemblée Nationale avait décrété le 12 novembre 1789,
« qu'il y aurait une municipalité dans chaque ville, bourg,
paroisse ou communauté de campagne » et le régime nouveau
fut organisé par les décrets du 14 et du 22 décembre suivant.
Les lettres-patentes du Roi pour la constitution des munici-
palités arrivèrent à Pont-Croix le 18 janvier, et le « comité
de district » se mit à l'œuvre pour étudier l'organisation el
préparer le fonctionnement de la nouvelle machine adminis-
trative.
Il commença par dresser la liste des « citoyens actifs ».
Cette qualification était réservée à ceux qui payaient une
contribution équivalente à « trois journées de travail », mais
l'Assemblée laissait aux autorités locales le soin de fixer le
prix de ces journées. A l'unanimité le comité de Pont-Croix
taxa la journée de travail à quinze sols ; pour être électeur il
fallait donc payer quarante-cinq sols. La liste électorale fut
affichée à la porte de l'église et sur les murs de la halle, et
les électeurs furent convoqués pour le mercredi 3 février, à
midi, en la chapelle des Ursulines, gracieusement mise à leur:
disposition par Madame la Supérieure. On avait parlé de se
réunir à la chapelle de la Magdelaine, sise au chevet de
• l'église paroissiale; ce local avait été reconnu trop étroit, ou
plutôt trop modeste pour servir de sanctuaire au peuple
souverain.
Au jour fixé, dès 8 heures du matin, les membres du corps
politique et du comité de district, sont convoqués, par billet,
pour prendre les dernières dispositions et pour se rendre en
corps, à la messe du Saint-Esprit, dite par Monsieur le Recteur.
- 158 —
Après avoir imploré les secours du Ciel, les citoyens actifs se
réunissent au son de la caisse et de la campane. Ils sont au
nombre de 86, dont 58 éligibles, parmi lesquels l'abbé
Quillivic, instituteur, déclaré éligible par acclamation « d'assi
et élevé ». M. Le Bris Durest explique en français et en breton
l'objet de la réunion : il s'agit d'élire un Maire, un Procureur
de la Commune, cinq officiers municipaux et douze notables.
On distribue aux électeurs des billets timbrés, à l'effet d'y
inserire les noms des personnes qu'ils jugent en leur âme et
conscience devoir être élues. Ceux qui ne savent pas écrire,
choisissent pour secrétaire M. Quillivic qui prête serment de
se bien et fidèlement comporter en cette fonction et les scrutins
commencent. Le premier a pour objet de constituer le bureau
de l'Assemblée. M. Billette est élu président, M. Ladan secré-
taire. Ils font le serment de « maintenir de tout leur pouvoir
la constitution du royaume, d'être fidèles à la Nation, à la Loi
et au Roi, de choisir, en leur âme et conscience, les plus dignes
de la confiance publique, et de remplir avec zèle et courage
les fonctions civiles et politiques qui pourront leur être
confiées ». L'Assemblée tout entière répète le même serment,
et, après avoir nommé trois scrutateurs, on procède à l'élection
du Maire. M. de Clermont, père, obtient 72 voix. Ce chiffre
élevé témoigne sans doute de la considération dont jouissait
l'agent de Me de Forcalquier: on peut y voir également un
hommage de reconnaissance à son fils, député à l'Assemblée
Nationale, pour la peine qu'il s'était donnée, afin d'établir à
Pont-Croix le chef-lieu du District.
Par 52 voix, M. Le Bris Durest est élu procureur de la
Commune. Il devait exposer son avis sur toutes les questions
soumises au Conseil et ses conclusions fournissaient la matière
des arrêtés. La formule : « oui le procureur, l'Assemblée
arrête », se retrouve dans toutes les délibérations importantes.
Les cinq membres de la municípalité devaient être élus en
bloc, sur une liste double c'est-à-dire qu'on inscrivait dix
. - 159 —
noms sur chaque billet. Les électeurs profitèrent de cette
disposition pour éparpiller les voix : chacun dut avoir la
sienne au moins. De sorte qu'au premier tour, Jean Ausquer
obtint seul la majorité absolue. Et comme il était onze heures
du soir, et que la grande majorité de l'Assemblée se composait
d'ouvriers et de journaliers qui avaient besoin d'un peu de
repos, pour travailler le lendemain, le second tour fut renvoyé
au dimanche suivant, 7 février, à 1 heure. En conséquence,
M. le Recteur fut prié de dire les vêpres après la grand'messe,
il y consentit très volontiers.
Ce n'était donc pas un scrupule religieux qui retint les huit
citoyens actits dont l'absence fut constatée à la seconde
réunion. Deux incidents assez vifs se produisirent au début.
Le président commence par donner lecture d'une lettre du
sieur Pouppon, avocal, qui réclame son inscription parmi les
éligibles ; l'assemblée s'y refuse malgré l'offre verbale faite
par le dit sieur de payer les neuf livres d'imposition pour
l'année courante. Puis, les scrutateurs distribuent des billets ;
• mais quelques-uns réclament violemment, parce que le
secrétaire les aide dans cette opération ; cependant la majorité
l'approuve : il faut en finir aujourd'hui. Malgré celle bonne
volonté, le second tour de scrutin ne donne aucun résultat...
On décide qu'au troisième tour la majorité relative suffira.
Sont élus, ofliciers municipaux : MM. François Cudennec,
Henry Le Gall, Yves Pichon, Joseph Pendu ; notables : MM.
Billon, François Pichavant, Guéguen, Kerivel, Le Goff, Garga-
dennec dil La Jeunesse, Daniélou,. Ladan, Guézennec,
Quillivic, Carval, Jacques Cudennec. MM. Herpen, Kersaudy
• et Pennamen, avaient également obtenu la majorité relative,
mais ils n'ont pu être proclamés, parce que beaux frères des
sus-nommés. Les élus prêtent le serment de bien remplir leurs
fonctions, et le procès-verbal est signé par ceux qui savent le
faire. Un d'entre eux écrit « Je déclare ne vouloir signer,
sans désapprouver ce qui est fait » mais, pris de remords
- 160 -
civique, il'ajoute « Je déclaré avoir raturé les deux lignes cy-
dessus indiscrètément par
moi écrites », et la séance est levée,
environ minuit.
Ainsi se trouva organisée l'administration de la Commune.
Le maire, le procureur et les officiers municipaux composaient
le Corps municipal auquel venaient s'adjoindre les notables
pour former le Conseil général. Un bureau municipal com-
prenant : le maire, le procureur et un officier municipal, se
réunissait pour expédier les affaires courantes.
• **.
Deux jours après, le 9 février 1790, eut lieu la première
Assemblée générale du corps municipal et des notables de la
ville de Pont-Croix. A l'unanimité, M. Billette de l'Isle Adan
est nommé secrétaire greflier. Il accepte pour « donner de
plus en plus des preuves de son attachement inviolable aux
citoyens de cette ville, et de son zèle pour le bien commun »
entièrement à ses nouvelles fonc-
et, désirant se consacrer
tions, il abdique son grade d'officier de la garde nationale.
On choisit également un héraut, Guillaume Dieucho, « sauf
par la suite à lui donner des gages si les circontances le per-
mettaient ». Il reçut, en effet, pour son année six livres et un
costume d'apparat : habit bleu à parements rouges et doublure
verte, culotte blanche, une bandouillère aux trois couleurs et
deux paires de souliers.
Les Municipaux jugèrent aussi que pour remplir leurs fonc-
tions • avec décence » il leur fallait un insigne quelconque.
On écrivit à Rennes, le 16 mai, pour avoir des écharpes •
tricolores. Elles n'étaient pas encore arrivées le fer juin et le
Maire fut obligé d'en empruntera Douarnenez pour permettre
au conseil d'assister, en corps, à l'enterrement de Joseph
Pendu, sixième officier municipal.
« Conformément au décret de l'Assemblée Nationale ». Lors-
- 161 —
qu'un membre municipal viendra à mourir il sera remplacé
• de droit par celui des notables qui aura réuni le plus de
suffrages. » M. Billon, recteur fut prié de prendre place au
conseil, et, le 22 juin, à dix heures, il célébra, pour le repos
de l'âme de son prédécesseur, un service solennel auquel
les municipaux assistèrent en corps et en écharpes !
Malgré les instances réitérées de ses collègues, M.
Billon démissionna le 10 octobre, à cause de sa santé ;
il fut remplacé par Daniel Kivel. Déjà, le 3 juillet,
François Pichavant avait remplacé Cudennec, élu membre du
District. Vers le même temps, l'abbé Quillivic donna sa
démission de notable, « rapport à ses occupations ». Il tenait
une petite école fréquentée par soixante à quatre-vingts élé-
ves, suivant la saison, moyennant une pension de deux cents
livres par an, fournie par le bureau ecclésiastique de Quim-
per. Et bien qu'il n'ait pas été payé depuis le fer janvier
« écoutant plutôt son zèle désintéressé que ses facultés pécu-
niaires, ce digne instituteur a continué ses leçons, sans même
exiger. pour le premier trimestre de celte année aucune rétri-
bution de la part de ses disciples, dont sept sont dans ce
moment, par les succès de ses soins, en état d'être reçus aux
classes du collège de Quimper ». Et c'est pourquoi, le District
supplie le Département de conserver ces petites écoles qui ont
pour ellet de répandre dans les campagnes du canton les
lumières et les connaissances qui conviennent à un peuple
libre et de regarder le payement de ces deux cents livres
comme une des obligations les plus respectables, dont la
Nation se trouve chargée comme ayant pris possession des
biens ecclésiastiques, en attendant que l'Assemblée Nationale •
ait statué sur l'enseignement public.
Le Conseil général de la Commune était renouvelable par
moitié tous les ans, et bien que le présent conseil ne fut en
exercice que depuis neuf mois, la première élection partielle
eut lieu en novembre 1791, anniversaire du décret de l'Assem-
BULLETIN
ARCHÉOL. DU FINISTERE. — TOME XXXIII (Mémoires) 11
- 162 —
blée Nationale. D'après l'article 42 de ce décret, le corps
municipal étant composé de cinq membres, non compris le
Maire, élu pour deux ans, il devait en sortir deux à la fin de la
première année. Quant au nombre des notables, il se trouvait
réduit à six. Fallait-il faire sortir trois et rentrer neuf, ou
choisir simplement six ? La question fut réservée pour être
soumise à l'Assemblée des citoyens actifs.
La liste en fut affichée et publiée à son de caisse, et le 21 no-
vembre, vers neuf heures, ofliciers municipaux et notables se
rendent à la chapelle des Ursulines. On commence par tirer au
sort les deux officiers municipaux qui doivent sortir. Cinq billets
sont déposés dans un chapeau : trois-portent écrit « conseiller
municipal »; les deux autres restent en blanc. Il est entendu que
ces billets blancs indiquent la sortie : ils sont tirés par Jean
Ansquer et Daniel Kivel Et comme il ne s'est pas présenté
dans la salle, assez de citoyens actifs pour procéder à la
nomination de deux ofliciers municipaux, la séance est ren-
voyée à deux heures de l'après-midi.
Cette fois, cinquante-sept citoyens actifs répondent à l'appel,
mais il n'y a plus que quarante-huit votants, lorsqu'au troisième
tour de scrutin, Jean Bonaventure Pennamen et Marc Le Goff
sont élus à une majorité toute relative. Pour les notables, l'As-
semblée décide qu'on en prendra six. Sont élus : Jean Saou-
zanet, Joseph Guézennec, Pierre Salou, Jacques Le Blouch,
Jacques Le Bot, Antoine Testevuide, ce dernier, parce que
Henry Le Bihan, son ancien qui avait eu le même nombre de
voix, a, vu son grand âge et ses infirmités, prié l'Assemblée
d'agréer « ses remerciements ». Electeurs et élus prètent. ser-
ment et la séance est levée vers sept heures du soir.
***
L'auditoire avait
servi de maison commune jusqu'en
octobre 1790. Mais les juges du District ayant choisi ce local
= 163 ~
pour y tenir leur juridiction, l'assemblée municipale décida
de se réunir dans la chambre qui servait de bureau de délibé-
ration aux administrateurs de l'hôpital Saint-Yves. A côté,
dans la chambre des archives se tenait une petite école. Ces
deux pièces n'étaient séparées que par « un solier formé de
simples planches » de la salle où gisaient les infirmes, où
agonisaient les moribonds. Or les réunions du Conseil général
sont souvent tumultueuses, et « le bruit de vingt voix véhé-
mentes, joint au tapage continu de personnes en sabots et
autres chaussures grossières, produit un vacarme qui peut
porter préjudice à l'état des malades et hater leurs derniers
moments. » En conséquence: « au nom des droits sacrés
de l'humanité, » le Maire crut devoir prendre l'arrêté
suivant : 1º l'école sera transférée dans la chambre qui
est au-dessus de la cuisine et qui n'a aucune commu-
nication avec l'hôpital. 2o Les assemblées du Conseil
général se tiendront à l'auditoire, les jours de dimanche et
de fête qui leur seront consacrés. 3o Le bureau de paix
municipal se tiendra dans le même auditoire, aux heures où
les juges du District n'y siègeront pas, car les parties à con-.
cilier ne sont pas toujours calmes. 4º Les séances du Conseil
et du Bureau municipal pourront se tenir dans la chambre
des Archives. Et le Maire profite de l'occasion pour inviter .
les honorables membres à être plus assidus aux réunions, à
porter la plus grande attention aux affaires qui leur sont sou-
mises et à donner leur avis, chacun de sa place et à son rang,
avec tranquillité, décence et modération.
A l'unanimité, le Conseil demande que cet arrêté soit
communiqué au procureur absent en ce moment, et quinze
jours après, M. Le Bris Durest fit son rapport. « Je dois surtout
la vérité, dit-il, el M. le Maire qui la chérit autant que nous,
ne trouvera pas mauvais que j'observe : 1° que le projet ne
devait pas être écrit sur le registre avant d'avoir élé soumis
il est vôtre.
à vos délibérations, puisqu'alors seulement
- 164 -
2º Qu'il ne devait pas être écrit de la main du Maire puisqu'il
y a un secrétaire. 3º Que la formule : « en conséquence M. le
Maire a arrêté » ne doit pas être employée, car ce n'est pas le
Maire
en son nom personnel, c'est le Conseil tout entier qui
prend un arrêté. Mais il est probable que le Maire n'a pas eu
l'intention de porter atteinte à l'autorité du conseil, c'est une
faute de rédaction. Voilà pour la forme ». - Quant au fond :
les malades, interrogés, ne se plaignent d'être incommodes
ni par l'école ni par l'assemblée. Les enfants n'entrent pas
avant que le maître n'arrive; ils portent leurs sabots à la
main, en entrant et en sortant, et, même pendant la classe,
s'ils doivent quitter leur place. Les réunions du Conseil ne
sont pas aussi mouvementées que le prétend le Maire et
d'autre part, l'auditoire a été loué par la Municipalité au
District qui peut en avoir besoin à toute heure car il y a en ce
moment beaucoup de procédures criminelles.
Le Maire n'était pas là pour entendre ces observations; il
avait refusé de se rendre à la réunion, bien qu'on l'eut fait
chercher deux fois par le héraut. Aussi le Conseil se range à
l'avis du procureur. Il est décidé que rien ne sera écrit sur le
registre des délibérations que par le secrétaire, en présence
se tenir
de l'Assemblée et que les réunions continueront à
dans le même local.
L'entente cordiale, un moment troublée, se rétablit vite :
La séance suivante fut de nouveau présidée par M. de Cler-
mont et le Conseil s'empressa de lui renouveler l'assurance ide
son estime el de sa sympathie.
Ces sentiments semblent avoir été partagés par la popu-
lation tout entière. Cependant, le lundi 21 février 1792, vers
trois heures de l'après-midi, Madame de Clermont voit entrer
chez elle un inconnu qui lui demande, d'un ton rogue, où
était son fils, ancien député à l'Assemblée Nationale. Au bruit,
le Maire arrive et voyant que cet homme était pris de boisson,
il l'entraine sous les halles. « Voici une gavotte qui commence
- 165 -
dit-il, allez danser, soyez sage; mon fils et moi nous vous
parlerons demain, si vous le souhaitez ». Fureur de l'autre
« ce n'est point à danser que je cherche mais c'est votre fils
à qui j'ai affaire. Il a volé à la Nation trente-six livres par
jour, pendant la première législature, c'est un j... 1..., et
vous aussi ! » et prenant le Maire au collet il lui arrache les
boutons et la jabotière de sa chemise. M de Clermont riposte .
par un coup de poing « dans la poitrine ou dans l'estomac »
— il ne saurait préciser - el s'écrie « force à la loi ». Son
agresseur est saisi mais il réussit à s'échapper au cours d'une
nouvelle bagarre suscitée par François S... marchand de grosse
poterie à Pont-Croix. Un oflicier municipal s'élance à sa pour-
suite et finit par l'atteindre dans un grenier de Kérideull; il le
prend par les cheveux et le fait conduire à la prison « mal-
gré la déchirure totale du gilet de basin blanc d'un des
. conducteurs. » Le lendemain, après-midi, les municipaux
" de leurs écharpes décorés » se rendent à l'auditoire et le
geôlier fait monter l'inculpé. C'est un nommé Jean-Pierre
K... ving-deux ans, garçon boucher né à Pont-Croix, domi-
cilié à Quimper, paroisse de la cathédrale du Finistère,
venu dimanche soir, simplement pour s'amuser ; il ne recon-
nait personne et ne se rappelle de rien. On le renvoie aux juges
du District. Quant à François S... qui l'a fait évader, il était
également ivre. Au reste, il ne connait K... que depuis qu'il
est en prison avec lui : c'est une circonstance alténuante. !
paie quarante
sols pour le gilet déchiré, plus les frais de
geôlage et se retire en promettant de ne pas recommencer.
*
On sait que la famine était une des grandes terreurs de
l'Ancien Régime et que, depuis 1780, l'état de disette était
presque permanent. Pour défendre le pain de ses administrés
contre les entreprises des exportaleurs et des accapareurs, le
maire de Pont-Croix crut devoir proposer au Conseil général,
le 2 mai 1790, une série de mesures violentes qui contrastent
étrangement avec les réformes et projets des économistes de
l'époque. « Les fonctions honorables que vous m'avez confiées,
dit-il: autant que le titre de citoyen, me font un devoir de veil-
ler à l'état des subsistances de la ville. Or, je vois avec dou-
leur que le seigle — genre de blé le plus précieux à nos habi-
tants — est sur le point de manquer. Trois marchés de suite
ont été dégarnis de celle denrée, et, au dernier, il n'y en avait
• pas plus de dix à douze boisseaux, alors qu'il faut par jour
environ douze cent livres de pain de seigle pour la consomma-
tion de la ville ». Et recherchant les causes de cette crise,
M. de Clermont signale d'abord la libre circulation des blés
par terre qui a dégénéré en abus. « Qu'importe aux accapa-
reurs que ce soit par terre ou par mer pourvu qu'ils soulèvent
le peuple par la famine! » Puis le mauvais temps qui a empê-
ché de baltre« mais on peut regarder cette circonstance comme
une faveur du Ciel, car les accapareurs se seraient abaltus
sur la campagne ». Il est urgent de remédier au mal, mais
par quel moyen ? Peut-on obliger les propriétaires à battre
leurs gerbes ? Non, car ils dépendent d'autres municipalités
sur lesquelles nous n'avons aucune autorité: Seuls, le District
et le Département peuvent prendre une mesure de ce genre et
ces administrations ne sont pas encore définitivement cons-
tituées.
En attendant, on prend l'arrêté suivant: 1° Les jours
de foire et de marchés, jusqu'à deux heures, il ne sera vendu
de blé qu'aux habitants de la ville et des faubourgs. (Ixidreux).
2º Chaque chef de ménage ne pourra en acheter plus d'un
boisseau.3º Les boulangers de Pont-Croix seront libres d'ache-
ter quand ils voudront la quantité de blé nécessaire à leur
commerce mais ils ne pourront aller vendre le pain de seigle
hors de ville. 4º Aucun meunier ne pourra approcher des
marchés avant deux heures. 5° Les meuniers et boulangers
- 167 —
de la campagne n'achèteront du blé que pour le convertir en
pain et non pour le revendre en grains. 6° Les propriétaires
et marchands ne pourront vendre de blé en gros sans l'auto-
risation du Conseil et ils n'en distribueront au détail qu'à
ceux qu'ils savent incapables d'en abuser ou qui seront munis
d'un certificat de leur recteur ou curé. Ce système protecteur
à outrance fut promulgué à peine pour les contrevenants de
douze livres d'amende ou d'un mois de prison.
Commune de
Quelques jours après, le procureur de la
Quimper où venait d'arriver le second bataillon de Rouergue,
écrivit à la municipalité de Pont-Croix pour demander la
quantité de froment et de seigle qu'on pourrait lui fournir et
lui
le prix du tonneau. Inspection faite des greniers, on
répondit qu'il pourrait trouver à Pont-Croix vingt et quelques
de froment seulement à treize livres le tonneau,
tonneaux.
mesure du marquisat ou mesure de grève. Le 2 juillet, l'auto-
risation fut donnée à M. Noël de Quimper de charger quinze
tonneaux de froment sur le navire la « Sainte-Anne » ; et
vers la fin de l'année, le garde-magasin des vivres de la
Marine fit, dans le pays, des achats de froment pour le port
de Brest. Mais la ville de Nantes, qui, dès le mois de février;
avait fait une demande de grains, dut se contenter de l'espoir
d'être secourue, à la belle saison.
Après avoir assuré du pain noir aux habitants de Pont-
Croix, la Municipalité s'occupa de leur donner de l'eau claire.
La fontaine de la Croix fournissait une eau saine et abon-
dante, mais elle n'était pas suffisamment à l'abri des blan-
chisseuses et des bestiaux. Pour la modique somme de dix
sols Gaudec élabora tout un plan de travaux : grillage, canal
en pierre, réservoir, abreuvoir, « douet » qui furent mis en
adjudication le 29 avril 1792. Il y eut plusieurs soumissions :
Guillaume Arhandemanda mille livres; Clet Kerninon descen-
dit jusqu'à cent-quatre-vingt; il fut déclaré adjudicataire.
On lui permit de démolir la vieille fontaine de la
Vierge
= 165 -
« située aux issues de cette ville au bout du Levant d'un prés
pour se servir des matériaux, quitte à combler « d'attraits »
la dite fontaine. Cette fontaine n'est autre que celle de Notre-
Dame de Roscudon !
Garantir la propriété n'est pas chose commode à l'époque
où beaucoup s'imaginent que l'égalité des droits emporte la
communauté des biens. Les bois et taillis - surtout ceux qui
appartiennent aux ci-devant — sont journellement dévastés.
Certains individus ont des bestiaux sans posséder un pouce
de terre où les faire paitre ; alors ils mènent les chevaux la
nuit dans les enclos voisins et laissent errer tout le jour, les
vaches et les pourceaux « animaux très destructeurs lorsque,
comme à Pont-Croix, ils ne sont ni muselés, ni tribarrés ».
On brise les amarres des canots à l'ancre dans la rivière, on
jette les avirons à la mer. Le Conseil municipal déclare
que ces propriétés sont « non moins respectables que toutes
autres ». Il rend les parents et les maitres responsables des
dégats commis par les enfants ; il défend de laisser errer les
bestiaux ; il ordonne de museler les cochons et de leur mettre
des tribarts de la longueur d'un pied de chaque côté; il enjoint
maison et le fumier
à chacun de balayer la rue devant sa'
municipal fut adjugé au fermier du citoyen Trèhot pour qua-
tre livres dix sols.
A ces ordonnances de police et de voirie on peut ajouter
quelques condamnations prononcées par le Bureau Municipal
pour ivresse ou tapage. La femme Kervarec, de Tréboul, se
rendant chez elle avec « une potée de lait et une écuellée de
beurre » qu'elle avait achetées dans un village de Poullan fut
attaquée sur la route par un tailleur et un cordonnier qui
voulurent lui enlever ses denrées, les deux inculpés s'excu-
sent en disant qu'ils étaient pris de boisson : ils n'en sont pas
moins condamnés à trois jours de prison et la plaignante se
déclare satisfaite — Jacques M... se trouvait ivre devant
l'Eglise; au moment des Vêpres, attaquant et injuriant les
- 169 —
passants. Il restera vingt-quatre heures à la maison d'arrêt,
attendu que la prison est occupée par une personne du sexe.
- Daniel F... armé d'un gros bâton d'épine était en train
d'assommer Yves Priol, sur la route d'Audierne, lorsque sur-
vinrent MM. Maubras et Lécluse. Des jeunes gens ont brisé
une « caffière » et deux plats chez Jeanne Cavarlé dont le
mari est au service au fort de Quélern : amende et prison.
A colé des pochards, les vagabonds. Il n'y avait à Pont-
Croix qu'une vingtaine de mendiants, mais chaque semaine
la ville était envahie par une centaine de pauvres venus des
paroisses voisines. Il faudrait obliger chaque paroisse à
nourrir ses pauvres, ordonner à ceux-ci d'y rester, leur faire
porter une médaille ou une plaque en fer-blanc, où serait
marqué le nom de leur paroisse afin qu'on pût les y renvoyer.
Plus intéressante est la catégorie des pauvres malades,
douze ou quinze, année commune, et des pauvres honteux,
pour lesquels une quête était faite à l'église par Mile Pouppon,
puis à sa mort, en janvier 1791, par Mile Chappuis, sœur
cadette de la directrice des postes.
*
*
Celle question de l'assistance publique était plutôt de la
compétence du District. C'est lui qui a la satisfaction de dési-
gner à la générosité de ses concitoyens « l'aimable Caro qui
n'est pas malheureux puisqu'il a des talents et des vertus ».
C'est le District qui est particulièrement chargé par l'Assem-
blée
Nationale de surveiller et d'améliorer le régime des
hôpitaux:
A ce titre il se fit remettre par la Municipalité de Pont-
Croix un état très détaillé de l'hôpital Saint-Yves. Il y
avait deux corps de logis, le premier comprenait simplement
cuisine, chambre et grenier, dans le second se trouvaient la
chapelle, le bureau, les archives et plusieurs chambres dont
- 170 -
une à feu réservée au prédicateur de carême. Un grand grenier
recevait les rentes en grains ; 86 Boisseaux de froment, 74
B. de seigle, 27 B. d'avoine 1 B. d'orge. Neuf chapons et
445 l. 2 s. 4 d. complétaient les ressources assurées de
l'hôpital. On ne peut y faire rentrer les 30 l. dues pour
une maison de Kdreux, dont le locataire était insolvable, ni
les huits boisseaux de blé dus par un village de Meillard, car
cetle rente était contestée et le procès pendait au présidial de
Quimper depuis 1788. Quand aux pelits bénéfices, « les
casuels » ils consistent en si peu de chose qu'on ne peut y
avoir égard. Au total, les revenus de l'hôpital s'élèvent à
1800 livres. Plus de la moitié de celte somme est employée
aux dépenses ordinaires : viande, laitage, bois à feu, pain
blanc,
beurre, graisse, miel, chandelles, savon, etc., une
domestique de soixante ans est gagée à 36 !. par an. L'hopi-
tal pouvait recevoir vingt personnes. Au mois de septembre
1790, il y en avait simplement quinze : douze vieillards, une
folle, un enfant abandonné et un infirme de 19 ans qui appre-
nait le métier de cordonnier.
La Municipalité propose — si l'Etat donne des fonds - de
vendre cet hôpital qui ne peut s'étendre - car le jardin muré
contenant au plus trois cordes de terre est borné par un
chemin public - et d'acheter le terrain du sieur L'haridon à
la grève. Il y aurait alors de la place pour recevoir les gens
de Pont-Croix et de Beuzec, même de Meillars et Plouhinec
et en cas d'épidémie, l'hôpital ne se trouverait plus au centre
de la ville.
N'attendant rien de l'Etat, le District se contente d'inviter
le département à élever de dix sols par pot le prix des eaux-de-
vie pour le soulagement des pauvres et la création d'ateliers
de charité.
C'était l'idée chère au duc de la
Rochefoucauld-Liancourt
président du « comité de mendicité » établi par l'Assemblée
Nationale; pour chercher « le moyen de porter rapidement les
-171 —
nations à la plus immuable prospérité. » — C'est le titre d'une
brochure publiée par cet utopiste — et » pour lenter la sup-
pression de la mendicité celte gangrène de tout les états et
l'opprobre éternelle du gouvernement » - ce sont les expres-
sions d'un rapport adressé par le District de Pont-Croix à ces
Messieurs du Département.
Une enquête avait élé faite près de toutes les municipalités.
Malgré tous les efforts du District, elle n'avait abouti qu'à
de vagues renseignements sur l'origine et le remède de la
mendicité. Les communes qui n'ont que peu ou point de men-
diants veulent que chacune nourrisse ses pauvres; d'autres, au
contraire, pleines de nécessiteux demandent des hôpitaux
pour leur servir d'asile ; d'autres enfin exigent qu'on renvoie
les pauvres à l'ouvrage sans indiquer aucun moyen de les
occuper. Aussi n'écoutant que son zèle pour la chose publique
et sa sensibilité envers les malheureux, après avoir examiné
les ressources qu'offre notre territoire « soit dans la nature de
• son sol et de ses productions, soit dans le civisme de ses habi-
suivantes : 1º Fonder
tants n, le District propose les réformes
un hôpital unique et général doté de tous les fonds affectés
aux dillérentes maisons et alimentés de plus par l'octroi de
dix sols par pot sur les eaux de-vie. 2° Développer la culture
du lin et du chanvre. On en ferait des filets de pêche, des
cordages, des toiles à voile de toute espèce dont Brest a toujours
le plus pressant besoin et qu'il ne serait plus obligé de faire
venir à grand frais de Rennes et d'autres villes aussi éloignées.
On pourrait fabriquer également des « berlinges » espèce
d'étoffe tissue de laine et de chanvre, très en usage dans
nos campagnes. 3º Construire dans nos ports les petites
barques royales et les canots au lieu d'accumuler à Brest
toutes les contructions qui n'y réussissent pas également,
les canots en particulier sont mal faits. 4º Etablir une tan-
nerie. ° Accorder une prime ou quelques légères avances à
çeux qui prendraient le parti de la mer « qui a tant d'empire
- 172 =
sur tous les hommes qui s'y familiarisent, que par une sorte
de charme ils ne peuvent plus s'y soustraire. » 6° Encourager
l'agriculture par exemple, en exemptant de toute imposition
pendant cinq ans, les terres nouvellement mises en culture
soit sous chanvre, soit sous blé, — * On éteindrait pour
ainsi parler la postérité même de la mendicité en retirant par
une heureuse adoption du sein de la fainéantise et de. la
dépravation les enfants qui se livreraient avec reconnaissance
à l'amour du travail qui en ferait des citoyens à mesure que
la nature en aurait fait des hommes. » Il en fut de ces projets
comme de beaucoup d'autres qui n'ont existé que sur papier
et Cambry constate avec regret qu'il n'y a dans le District
aucune manufacture; point de tannerie malgré la grande
quantité de cuirs verts qu'on y trouve; point de papeterie et
beaucoup de chiffons.
La subordination des communes aux Districts amena en .
beaucoup d'endroits des contestations et des luttes, mais à Pont-
Croix les relations furent des meilleures, peut-être à cause des
liens d'étroite parenté qui existaient entre les chefs des deux
administrations. D'ailleurs l'intérêt national domine les
rivalités locales et les grands événements qui se passent à
Paris unt leur répercussion jusqu'à l'extrémité de notre
péninsule.
L'Assemblée Nationale avait décidé qu'il y aurait une fědé-
ration patriotique à Paris le 14 juillet 1790 anniversaire de la
prise de la Bastille. Chaque « ressort » de garde nationale
élut 6 hommes sur 100, qui réunis au chef-lieu du District
députèrent à Paris, 1 homme sur 200, si le District se trou-
vait à moins de cent lieues de Paris, et 1 homme sur 400 si le
District était plus éloigné.
Au reçu de l'adresse des citoyens de Paris, Chappuis père,
ancien capitaine de la milice nationale de Pont-Croix, fut
- 173 -
chargé de convoquer tous les hommes - ils étaient 209 — pour
choisir deux électeurs qui réunis à ceux de Douarnenez,
Audierne et Pouldavid nommèrent deux délégués à la. confé-
dération nationale. Corentin Madezo, sous-lieutenant porte-
de la milice de Douarnenez qui comptait 280
drapeau
hommes - et Michel Legendre, lieutenant de la milice
d'Audierne - qui en comptait 224 - furent choisis, le
second par douze voix. Marc Le
premier par quinze, le
n'en obtint que
Goff, capitaine de la milice de Pont-Croix
sept. Le Gendre et Madezo partirent donc pour la capitale.
En principe, on leur alloua trois cents livres pour frais de
voyage, sauf à voir ce que donnerait à ses délégués le Dis-
trict de Quimper.
Ce n'est pas seulement par une délégation que la province
prit part à la grande manifestation du Champ-de-Mars où
Talleyrand, évêque d'Autun, dit la messe sur l'autel de la
patrie. Dans toute l'étendue du royaume le serment fédératif
devait être prêté par toutes les communes, ce même jour, à
l'heure de midi. Pour donner plus d'éclat à cette cérémonie,
le Conseil général de la commune de Pont-Croix commença
par faire nettoyer soixante-dix fusils à distribuer à la garde
nationale, puis il arrêta le programme de la journée : messe
solennelle à onze heures, à l'issue de la messe, procession
" la Croix levée'"
jusqu'à la Place où l'on prêtera serment en
allumani un feu de joie, puis retour à l'église pour le chant
du Te Deum, et le soir, illumination générale.
A la fin du compte rendu de la séance du 13 juillet, on lit celte
note : « Vu qu'il reste peu de papier, on prendra un autre re-
gistre pour le procès-verbal de la cérémonie. » Le cahier n° 2
s'ouvre donc par le récit de la fête du 14 juillet. Tout se passe
dans l'ordre: messe, procession sur la place. Avant de mettre.
le feu au bûcher, le Maire fit un discours : « Messieurs, mes
frères et mes amis. Nous nous assemblons ce jour, en ce lieu
et à celle heure précise pour célébrer, dans un même instant,
- 174 -
avec la France entière, l'anniversaire de la victoire que notre
Liberté remporta le 14 juillet l'an dernier, sur l'aristocratie
qui nous tenait enchainés, en l'écrasant sous les ruines de
son infernale retraite. Ce fut le jour et le moment où la
Bastille fut remportée d'assaut par les braves citoyens de
Paris el qu'elle fut rasée de fond en comble. Ce lieu construit
dans le XIlle siècle, était un fort terrible par sa construction,
par sa force et plus encore par le barbare usage qu'on en a
fait depuis. Destiné dans l'origine à la défense de la capitale
contre les attaques de ses ennemis, ce lieu était devenu le
dépôt des vengeances ministérielles et des aristocrates. Les
époux étaient arrachés du lit nuptial, les pères des bras de
leurs enfants et les enfants du sein de leurs familles, pour y
être plongés presque toujours sans retour et y souffrir des
traitements inhumains et horribles, souvent pour expier de
légères fautes et plus souvent encore sur de légers soupçons
et uniquement pour avoir déplu à des ministres ou à des
favoris ! Qu'il vous en souvienne, chers frères, pour ne l'ou-
blier jamais ! et vous verrez combien il est important d'être
unis fraternellement avec tous les habitants de la France
entière et qu'ils le soient avec nous. Je vous y invite, jetons-
nous dans leurs bras, afin qu'unis de cœur et d'affection nous
ne fassions plus qu'une seule âme et un seul corps, qui for
midable, soit capable de fouler à ses pieds les aristocrates s'il
est possible qu'il en reste encore, après cette mémorable
journée.. " Le Maire invite l'Assemblée à jurer parfait:
amour pour Louis XVI, reconnaissance à l'Assemblée Natio-
nale, attachement à la divine Constitution. « Et lorsque nous
aurons proféré ces vœux saints, sacrés et solennels, revenons
au Temple pour prier l'Eternel de les combler de ses bénédic..
tions, rendons-Lui grâce des événements heureux qui réunis**
sent les Français en une seule famille et qu'il ramène parmi
eux la paix, la tranquillité, l'union et l'amour qui doivent à
jamais faire leur bonheur et leur félicité! » De nombreux
- 175 -
cris s'élèvent : Vive la Nation ! La Loi et le Roi ! Le Maire,
le Recteur, le Procureur fiscal et le commandant de la milice
nationale mettent le feu au bûcher, et lorsque les dernières
flammes achèvent de s'élever on revient à l'église pour y
chanter le Domine salvum et lé Te Deum avec accompagne-
ment d'orgues. Ainsi fut célébré, pour la première fois, le
14 juillet à Pont-Croix.
Quant aux délégués à Paris, ils annoncèrent leur retour à
Quimper pour le 11 août; ils arrivaient porteurs d'une ban-
nière dont la ville de Paris gratifiait le département. du
Finistère. Le Maire pensa qu'il était convenable de députer
deux officiers de la milice nationale pour assister à la récep-•
tion de ladite bannière et le Conseil applaudissant aux vues
prévoyantes de M. le Maire designa MM. Billetle et Davon.
Le 12 août, Le Gendre arrivait a Pont-Croix escorte d'un
détachement de miliciens d'Audierne et de Douarnenez. On
n'avait pas élé prévenu, mais le capitaine Le Goff rassemble
à la hâte quelques gardes et conduit Le Gendre sur la route
d'Audierne.
A la mort de Mirabeau (avril 1791) le District
« alfligé de
n'avoir que des larmes à répandre sur le tombeau de ce grand
homme qui fut le plus ferme soutien de notre heureuse
Constitution », arréla de prendre le deuil pour huit jours et
de faire célébrer un service solennel de huitaine pour le repos.
de l'âme de cet ami de l'humanité.
Le 24 juin 1791, vers le soir, à l'arrivée du courrier, la
petite ville est mise en émoi par des rumeurs étranges. Muni-
cipaux et notables accourent en toute hâte à l'auditoire où se
trouvent déjà réunis les membres du District et du Tribunal.
Un décret de l'Assemblée Nationale, en date du 21 de ce mois,
annonçant l'enlèvement du Roi et de la famille royale, ordonne
est
de prendre des mesures
en conséquence. Lecture en
la foule réunie devant la maison
donnée, par la fenêtre,
commune et l'on décide qu'une garde de quinze hommes ce
- 176 -
tiendra cette nuit sous les halles et fera des patrouilles d'heure
en heure arrétant toutes les personnes suspectes ainsi que les
voitures, chevaux, bagages. Le lendemain, on lit dans tous
les carrefours le décret de l'Assemblée et l'adresse du District
aux citoyens. La Municipalité fait inspecter les armes, et
ordonne à l'armurier Jean Ansquer de les mettre en état en y
travaillant même le dimanche au besoin. Il y a vingt livres
de poudre, deux cents pierres à fusil, on fondra des balles,
on fabriquera des cartouches. Tous les citoyens de vingt à
soixante ans sont tenus de monter la garde et s'ils ne le
peuvent au jour indiqué, ils paieront douze sols à leur rem-
• plaçant. Défense aux cabaretiers de donner à boire :apros
neuf heures
du soir; ordre à ceux qui logent des étrangers
d'en faire la déclaration au Maire sous peine de dix livres
d'amende au profit du corps de garde. La Municipalité se
déclare en permanence et décide de s'assembler provisoirement
deux fois par jour pour prendre les mesures nécessaires.
Presqu'aussitôt parvint la nouvelle du retour du Roi. La
France respira, se crut sauvée. Et c'est avec le plus grand •
enthousiasme que le 16 juillet suivant on reçut à Pont-Croix
le guidon du District. Il arrivait escorté des fédérés de Douar-
nenez. On va à leur rencontre aux accents du Ça ira ! chanté
par les deux sexes.
Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !
Le peuple en ce jour sans cesse répète
Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !
Malgré les mutins tout réussira
• • . . . .........
On alla jusqu'à la chapelle de Sainte-Croix (Lochrist). A
ce moment les dragons apparaissent au haut de la côte, puis
les fédérés, enfin le guidon. Alors c'est un délire. On se
précipite, on s'embrasse. Et tout le monde reprend la route
de Pont-Croix. Présentation du guidon sur la place, discours
- 177 -
de MM. Grivart, procureur syndic et Béléguic, vice-président
du Directoire. Te Deun: à l'église avec accompagnement
d'orgues, et l'organiste, une dame Vincent put se livrer tout
. à l'aise a son inspiration, car le marguillier Jacques Cudennec
venait de faire placer un rideau rouge avec gaule et cordon sur
le grand vitrail du bas de l'église par où le soleil la gênait..:
*
La ville de Pont-Croix s'était vivement félicitée de posséder
le chef-lieu de District; elle le devait sans doute aux avan-
lages de sa situation, à l'entrée de la presqu'ile, à égale
distance des deux baies d'Audierne et de Douarnenez. Aussi.
fit-on fête aux électeurs réunis le 2 juillet 1790 pour choisir
les membres du District. On leur donna des billets de loge-
ment, une garde d'honneur de treize hommes, y compris
l'officier, et deux fonctionnaires furent placés à la porte de
l'Hôtel de Ville gracieusement mis à leur disposition, par la
Municipalité. A deux heures, les ofliciers municipaux réunis
chez. M. le Maire, envoient le secrétaire et le héraut demander
aux Electeurs quand ils pourront les recevoir. « Dans un
quart d'heure » leur répond-t-on. Le temps d'improviser une
réception. En attendant, le Maire lit à son conseil, le compli-
ment qu'il doit adresser aux Electeurs. L'assemblée se déclare
satisfaite de cette prose et le moment venu, on se rend en
corps à l'Hôtel de Ville.
Quatre délégués viennent recevoir le conseil municipal à la
porte et l'introduisent dans la salle aux vives acclamations de
tous les Electeurs. « Messieurs, dit le Maire, nous venons vous
témoigner la satisfaction que nous ressentons des moyens
infaillibles que vous venez d'employer pour élever solidement
Tune des colonnes sur lesquelles doit être posé le superbe édifice
de l'État. Votre collège, Messieurs, possédait incontestablement
la pleine confiance de ses commettants. Il ne pouvait donc
BULLETIN ARCHÉOL, DU FINISTÈRE. - ToME XXXIII (Mémoires) 12
→ 178 -
mieux déposer la garde de leurs intérêts que dans les mains des
personnes qui en faisaient partie, aussi Messieurs vos opéra-
• tions sont-elles couronnées du plus heureux succès. Tous les
membres que vous avez élus sont respectables, éclairés et ani-
més du zèle le plus pur et le plus patriotique. De quel espoir
ne devons-nous pas nous flatter d'un choix aussi judicieux et
aussi heureux ! Daignez Messieurs en recevoir les remercie-
ments de vos concitoyens et les nôtres en particulier. Nos
espérances seront parfaitement accomplies. Messieurs, si pour
• réussir aussi utilement dans ce qui vous reste à faire de celle
partie de l'édifice, vous continuez de suivre le plan que volre
collège a și sagement adopté ; nous serons au comble de nos
désirs et ce sera un motif de plus à la reconnaissance dont nous
sommes vivement pénétrés ». Le discours est très applaudi.
Le président des Electeurs y répond par un compliment
où respire l'esprit d'union, de paix et de concorde qui anime
tout bon patriote ; il invite les ofliciers municipaux a assister
à la séance: mais le conseil ne veut pas distraire ces messieurs
de leurs importants travaux, il se retire et les acclamations le
suivent jusque sur la rue. Le lendemain, pour clore les opéra-
tions électorales, Te Deum à l'église et feu de joie sur la place.
L'installation des juges, le 16 décembre 1790, fut l'occasion
d'une joute oratoire, où l'on voit apparaitre cette manie des
échasses que raille si finement Taine.
C'est M. Le Bris-Durest qui commence. « Si je n'avais
consulté que mes faibles lumières, je n'aurais pas encore joui
de l'honneur d'être aujourd'hui l'organe de la commune de
cette ville qui a daigné me choisir pour porter ici la parole.
• en son nom..: Les lois dont vous êtes les dépositaires vien-
nent se mettre aujourd'hui sous votre protection; quelque
justes qu'eiles soient par elles-mêmes, elles ont quelquefois
quelque chose d'austère et de rigide qui entraine plutôt les
sujets qu'il ne les conduit à l'obéissance,, mais prononcées
de votre bouche elles seront écoutées avec altention, reçues
- 179 -
et suivies sans crainte, et, de
dures obligations qu'elles
étaient, elles deviendront de douces et insinuantes persua-
sions. Déjà à l'ombre de l'égide sacrée des représentants de
" la Nation; le meilleur et le plus grand des rois, ce Père du
peuple nous laisse entrevoir les premiers rayons de notre
liberté si longtemps éclipsée, et bientôt nous allons jouir
en entier de tout son éclat. En vous voyant, Messieurs, siéger
au tribunal de la Nation, nous regardons ce jour comme l'un
des plus beaux qui puisse honorer ce temple de la justice... »
M. de Clermont continue « Chers concitoyens ! Chaque
jour voit naitre de nouveaux motifs à notre reconnaissance
pour l'auguste assemblée de nos représentants... Nos vies,
notre honneur et nos biens étaient cy-devant confiés à un •
petit nombre de magistrats dont nous ne devons jamais
oublier le zèla infatigable qu'ils apportèrent à la conservation
de ces précieux trésors. Mais voulant affermir l'éditice du
bonheur de l'homme, nos sages législateurs ont jugé néces-
saire d'en augmenter les colonnes, ce sont-elles qu'ils nous
présentent aujourd'hui dans la personne de ces Messieurs... »
Au nom de ces Messieurs, de l'Écluse déclare que les nouveaux
juges apportent des vues droites, des cœurs purs et un amour
inaltérable du bien public. Il félicite le Maire et regrette
l'absence de M. de Clermont fils, qui « partage les travaux
précieux de l'Assemblée Nationale et va participer à la gloire
d'avoir donné une Constitution à la France ». Il félicite
le conseil et termine en exprimant la
. satisfaction qu'il
éprouve de retourner dans sa patrie, au sein de sa famille.
Le commissaire du Roi, M. du Laurent, parle du « calme
de la Nature qui anime dans tous les cœurs pratriotiques le
charme de l'existence et le sentiment du bonheur. L'âge d'or
est revenu. C'est le règne de la vertu, de la simplicité, de la
naïveté, comme au temps d'Achille, de la reine mère de
Naziadé, fille du roi des Phéniciens, qui file au coin de son feu,
de Saül et de David qui gardaient les troupeaux, de Turpéus
- 180 -
• qui retourne à la charrue. Courage donc, chers concitoyens !
— qu'il m'est doux de prononcer en ce lieu pour la première
fois ces heureuses paroles ! »
Puis, c'est le lour du District. Le procureur M. Grivard,
voit « s'élancer du néant de la servitude, dans le sein de la
liberté — cette source féconde de toutes les vertus — un
peuple que la corruption, la tyrannie et tous les crimes de
plusieurs siècles, semblaient avoir condamné à ignorer pour
toujours le secret de sa puissance et de ses destinées... »
La cérémonie avait commencé vers dix heures; il était
près de midi lorsque fut chanté le " Te Deum " à l'église.
* *
Ce simple exposé suffit à montrer que la petite ville de
Pont-Croix a été le théâtre d'une vie municipale très active.
Et c'est dans les modestes délibérations de ces administra-
tions locales, autant que dans les solennelles assises de
l'Assemblée Nationale, qu'il faut voir ce que la Révolution
apportait avec elle d'idées neuves et de sentiments généreux.
J.-V. PILVEN.
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