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L’île de Sein au XVIIIème siècle, Messire Joachim-René Le Gallo, recteur de l’Isle Saint (1723-1734)

Hyacinthe Le Carguet · Religion · Ile de sein

Article paru dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère, année 1901, pages 318 à 337. Fac-similé numérisé par la Bibliothèque nationale de France.

Daté du 1901. Ajouté le 4 septembre 2026, modifié le 4 septembre 2026, par Loic.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France · https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k207657j

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— 318 —
AXI
L'ILE DE SEIN AU XVIII® SIÈCLE
I. - Messire Joachim-René Le Gallo,
Recteur de l'Isle-Saint (1923-1934).
I.
En avril 1723, Messire Joachim-René Le Gallo, aumônier
des vaisseaux du Roy, devenait recteur de l'Isle-Saint.
Il succédait à Henri Gonidec, Michel Le Gall, dernier
curé délégué, n'y étant resté que quelques mois.
En ce temps là, l'esprit religieux de l'lle était tel que
l'avaient fait le vénérable Michel Le Nobletz, le Père
Maunoir et François Sû. Messire Le Gallo retrouvait les fils
de ceux qui, au mois d'août 1641, lors de la première mission
du Père Maunoir, — « petits enfants, suspendus en grappes
« aux bras des pères el des mères, semblaient ne pouvoir déta-
« cher leurs regards du prédicateur. » (1).
Il n'eut qu'à continuer l'œuvre de conversion si bien assise
au siècle précédent ; et il le fit dignement, grâce aux
missions qui se continuèrent dans l'lle, parfois avec l'aide
des capucins d'Audierne.
Mais un autre rôle lui était dévolu. Les mœurs étaient
restées barbares ; il s'attacha à les réformer, même au péril
de sa vie.
A son arrivée à l'Isle-Saint, la misère était grande. Le
pain et le poisson de l'hiver étaient consommés. La pêche à
(1) Vie du Père Maunoir, par le P. Séjourné, 1er vol. p. 156,

- 319 -
pied, qui se faisait, autour des roches, au déchal des marées,
ne donnait plus : tous les coquillages avaient été cueillis et
les monceaux de valves, jetées aux pignons des masures,
dénonçaient que, durant de longues semaines, ç'avait été la
seule nourriture des habitants. La pêche d'été ne pouvait
encore se faire : le poisson ne ralliait pas la côte, car la
température était trop rude. Le 4 avril, un pêcheur, dans
toute sa force, Corentin Couillandre, âgé de 45 ans, était
trouvé mort de froid et de faim dans son bateau. Ce décès
est le premier acte rapporté par Messire Joachim-René
Le Gallo.
Pas de vivres, ni de vêtements : telle était la situation !
Dans ces cas, nécessité a toujours fait loi. Qu'un naufrage
était alors ardemment désiré, souvent même astucieusement
provoqué !
Les naufragés n'étaient plus, ou que rarement, assommés,
mais les navires constamment livrés au pillage. Il fallait se
nourrir, se vêtir, se procurer tout, car tout manquait : étais
pour consolider les maisons, bois, fers, cordages, voiles,
pour réparer et ragréer les barques désemparées par les
tempêtes de l'hiver.
La mer apportait tout cela : or, tout ce qui vient de la mer
appartient aux hommes de mer, c'est leur seule récolte.
L'étranger, séjournant dans l'Ile, était contraint de suivre
cette loi du pillage ; ou, s'il voulait se soustraire aux usages
qu'avait fait naitre le besoin, il était mal venu. et bientôt, par
les avanies ou les violences auxquelles il était journellement
en but, obligé de partir.
Joachim-René Le Gallo subit la loi commune. Ne pouvant
proposer aux Iliens de renoncer à leurs pratiques barbares,
car c'eût été aller à l'encontre de tous les usages admis et se
mettre en guerre avec toute la population, il assista à leurs
scènes de pillage.
Lorsqu'un navire en détresse était signalé, il accourait,

- 320 -
devançant les Isliens: pour assister les naufragés, s'il ne
pouvait empêcher le pillage, et diriger le sauvetage; toutes
fois que cela lui était possible.
Mais combien souvent sa voix n'était pas écoutée? Que de
fois n'a-t-il pas été contraint de se retirer, non sans la conso-
lation d'avoir pu, de la tête d'un naufragé, écarter le croc
d'un pillard !
Si ce n'était pas abaisser la grandeur de son rôle, nous
dirions qu'il se trouvait, au milieu des Isliens naufrageurs,
comme une poule qui a élevé une portée de canards : les
petits barbottent joyeusement au milieu de la mare, sourds
aux appels désespérés de la mère qui va, vient, battant des
ailes, le long de la berge, ne pouvant les suivre.
Le naufrage du navire la Sara, de Bantry, en Irlande,
survenu dans la nuit du 17 au 18 janvier 1724, peu après
l'arrivée de Joachim-René Le Gallo, est célèbre dans les
fastes de pillage de l'Isle-Saint.
Le navire avait fait côte, vers une heure du matin, du côté
Sud-Est de l'Ile, sur I'lôt de Kilaourou. Il était chargé de
laine et de beurre. De la laine ! c'était un objet de première
nécessité. Du beurre ! certes, à cette époque, beancoup
d'Isliens ne le connaissaient que par oui-dire, car ils étaient
trop pauvres pour acheter une vache. Aussi quelle aubaine !
Aussitôt le naufrage connu, — « presque tous les habitants,
environ « 350 personnes, tant hommes que femmes et enfants,
d'aller « à la côte » — le recteur en tête.
Pendant que Joachim-René Le Gallo s'occupait à secourir
les quatre survivants du naufrage et à recueillir les corps du
capitaine Jacques Galhois et d'un prêtre irlandais, François
Morphy, qui se trouvait à bord, le navire fut pillé. Jean
Couillandre, fils de Corentin dont nous avons mentionné le

- 321 -
décès, fut l'un des plus ardents - « à en hacher la coque. »
Joachim-René Le Gallo essaya bien d'intervenir. Il se
posta à Beg-ar-C'halé, langue étroite de terre, qui relie l'ilot
de Kilaourou, au bourg, pour arrêter les pillards et les
empêcher de recéler, dans leurs masures, les objets dérobés.
Les plus timorés rebroussèrent chemin, mais en jetant
l'alarme. - « Prené garde de passer par un tel endroit, par
« ce que le bonet rouge y est, » - « et ce d'autant que le
v s" Gallo, prestre, porte un bonet rouge. » C'est ainsi que
s'exprime le procès-verbal d'enquête (1).
Mais bientôt les plus hardis accourent et forcent le digne
recteur de leur céder la place, par ce que, s'écriait-il en
chaire, quelques jours après, le 27 janvier, - « il n'était pas
en sûreté de sa vie. »
Le pillage se fit alors sans contrainte - « présidé par Pol
« Monier le plus considérahle et le plus respecté parmy eux,
« se disant capitaine de l'Isle » — et se continua les jours
suivants, avec une telle sauvagerie, que l'Amirauté, informée
par un rapport de Pierre de l'Abbaye de Kerhuel, son agent
à l'Isle-Saint, dépêcha un commandant pour enquêter.
Si pareil lait se présentait aujourd'hui, les Isliens trouve-
raient bien certainement sur l'ile force médailles de sauvetage
et d'honneur, voire même de dévotion, pour parer largement
leurs poitrines ; et, comparaissant, ainsi ornés, devant leurs
juges, ils diraient, pour leur délense, en faisant tinter leurs
décorations :
- « Nous des pillards ?... des sauveteurs plutôt!... voyez! »
En 1724, ils n'avaient pas cette ressource. Mais le recteur,
oublieux des violences qui lui avaient été faites, comparut
avec les pillards devant l'enquête et présenta leur défense,
ou du moins atténua leurs méfaits ; si bien que le comman-
(1) Archives départementales. — A noter les noms donnés aux habitants
de l'Ile-de-Sein à cette époque : ils sont appelés tantôt Isliens, Lantôt Islois.
BULLETIN ARCHÉOL, DU FINISTÈRE. — TOME XXVIII (Mémoires) 21

- 322 -
dant de l'Amirauté ne fit qu'un rapide séjour à l'ile, et encore
sans grand résultat. Notre aimable confrère, M. Bourde de
la Rogerie, voudra bien, avec tous documents à l'appui,
conter, à la Société archéologique, les phases si curieuses de
l'enquête.
HI.
L'alerte causée par la venue du commandant de l'Amirauté
avait été bien vive. Devant les poursuites imminentes, on
avait restitué des baraux de beurre. C'étaient choses trop
lourdes à transporter, trop volumineuses à cacher. Et puis
les premiers avaient été défoncés et les provisions faites dans
chaque ménage. David Porsmoguer et ses deux sœurs —
« personnes de force et violentes » - avaient même emporté
la marmite du bord, dans laquelle se fondait autrement bien
que dans les pots de terre, seuls en usage dans l'ile, le beurre
ne voulurent-ils
du naufrage, a duide spount a vrao. Aussi
jamais la rendre.
Mais la laine empaquetée - « en poupées d'une livre » -
était plus facile à cacher que les barils.
Le recteur tonnait en chaire, prêchant restitution et répa-
ration : — « Ce n'était pas assez d'avoir évité la justice
« humaine; il fallait obéir aux lois de Dieu et de l'Eglise. »-
Mais on faisait la sourde oreille. - « Cette laine, si
« soyeuse, aurait fait des gilets si chauds; » — et on la gardait.
Mais comment l'utiliser ? c'eut été se dénoncer soi-même:
et mettre l'amirauté - « en état de perquérir. »
Enfin, soit remords, ou crainte de perquisitions, on res-
titua, peu ou beaucoup. Joachim-René Le Gallo a eu bien
soin de le contaster sur le registre paroissial. On y trouve
ces deux mentions, à près de quatre années d'intervalle. La
première a eu lieu dix-huit mois après le pillage.
— « Le dimanche 15 juillet 1725 m'ont estés remises entre
• mains pour estre rendues à qui il appartiendra des laines

- 323 -
« de la « Sara » que jay serrés dans l'ormoire de la vieille
« maison et dans une espèce de buffet entendant reponse. »
Cette réponse qu'attendait Joachim-René Le Gallo est-elle
venue ? L'amirauté s'était-elle dessaisie de l'affaire? Nous
n'avons pu le constater. Nous croyons plutôt que les mœurs
commençaient à s'adoucir sous l'action du digne Recteur.
En 1729, autre mention au registre :
- « Je certifie, ce dict jour, sieziesme janvier, il m'a été
« remis dans une poche environ douze ou quinze poupées de
« laine mal conditionnées sans scavoir par qui ny dou les
« ayant trouvé dans mon jardin dont jay choisis les meil-
« leures qui sont dans l'ormoire de la vieille cuisine, le reste
« sur des cordages dans le grenier neuf pour être remis au
« réclamateur et ay inséré acte pour au cas de ma mort et
« que je nay pas le temps de la rendre le propriétaire n'en
• soit pas frustré.
« A l'Isle Sains le seiziesme janvier 1729. » - Signé :
Joachim-René Le Gallo, prêtre.
Cette laine n'aurait-elle pas été, plus tard, vendue au pro-
fit de la fabrique de Saint-Guénolé? Nous avons constaté,
dans des comptes postérieurs à Messire Le Gallo, des
ventes d'objets mobiliers provenant de viols et de bris. Mais
les comptes de Joachim-René Le Gallo n'existent pas dans
les archives de la fabrique.
Quoiqu'il en soit, c'est de celte époque que date un usage,
encore tout récemment mis en pratique, à l'lle de Sein, après
un naulrage.
Les objets pillés, volés ou trouvés sont déposés, de nuit,
sur les marches de la croix du cimetière, ou jetés, par dessus
murs, dans la cour et le jardin du presbytère.
Mais tous les objets, provenant de naufrages, ne suivent
pas celte voie. De loin en loin on voit paraître des habits neufs
faits d'une étoile dont la chaîne, la trame et la couleur sont
• inconnues aux manufactures actuelles.

- 324 -
IV.
Messire François Morply et le capitaine Jacques Galhois,
les victimes du naufrage de la « Sara » ont été enterrés
dans l'église de Saint-Guénolé.
Voici leur acte d'inhumation :
- « Le 18" janvier 1734 ont été enterrés dans l'église
« principale de Sains, deux cadavres trouvés du costé sud-
« est de la ditte Isle du navire la Sara de Bantry, en Ir-
« lande qui a donné le dt jour à la coste environ une heure
« après minuit, les dits cadavres ont estés reconnus par
«l'espâge, (l'équipage) pour estre les corps de Me François
« Morphy prestre irlandois et de Jacques Galhois capitaine
« du d* navire qu'on nous a affirmé estre véritablement
« catholiques apostoliques romains, a l'Isle Saint le d' jour
« et an — ledit navire chargé à l'adresse des sieurs Le
• Blanc et Maguemou mards à Nantes par Henry Galhois
« de Bantry. »
Le registre porte les signatures de James Coppeny -
Pattrick Coppengir — Philippe Joseling — Cornelius Leary
et Joachim-René Le Gallo.
Le naufrage et le pillage qui auraient pu être suivis d'une
sévère répression ont longtemps défrayé les veillées à l'Isle
Saint.
On en parla surtout lors d'une mission qui s'est donnée,
à l'Ile, en 1727. Le bruit avait couru que François Morphy
avait sur lui un trésor, et on exhuma son cadavre.
Voici l'acte qui a été dressé à cet effet :
• Le 12° novembre 1727, sur l'avis à nous donné que del
« Me François Morphy prêtre irlandais enterré dans notre
« église auprès du balustre du costé de l'évangile le 18° jan-
« vier 1724 avait sur luy des espèces, nous avons fait faire
« ouverture de son tombeaa publiquement en notre présence,

- 325 -
« celle du père Bernardin de Pont † vicaire d'Audierne de
« présent à l'Isle et y donnant la mission par ordre de Mgr
« l'evesque de Quimper, celles de Noël Guilcher dict seré,
« d'Yves Coulendre le Jeune, de Noël Coulendre et Hervé
« Guilcher et aultres, ou on a trouvez cincq piesses d'or
« parmi les ossements scavoir deux monois d'or de l'ortugal
« de 4000 racl une piesse angloise de 1716 une piesse d'or
« de France de 1664 — et autre piesse d'or de France au
« scepte royal et a la main de justice en croix que nous
" retenons par devers nous jusque i pouvoir consulter l'or-
« dinaire et que nous représenterons où il nous sera ordon-
« né. »
" A l'Isle Sains ledit jour; signé: Joachim-René Le Gallo
« prêtre. »
Cet acte est suivi de la mention :
- « Led. jour ayant faict combler la terre de la sépulture
« dud. prêtre on a trouvé une piesse d'or de France a quatre
« L. en crois. — Même signature. »
Que sont devenues ces pièces d'or ?
Le plus ancien compte de la fabrique que nous ayons eu
entre les mains est le compte de 1759, où nous trouvons
cette mention :
- « Se charge, le contable,... de cinq louis d'or dont on ne
" connaît point la valeur. »
Ces pièces d'or, que le trésorier en l'onctions recevait des
mains de son prédécesseur, n'étaient pas déposées dans le
coffre de la fabrique. En effet ce coffre fut forcé et volé le
21 février 1760, et les pièces apparaissent au compte saivant.
Il est probable que le recteur de cette époque, J. Arhan
devait, comme Messire Le Gallo, les retenir par devers lui
pour, aussi les représenter.
Le compte soumis en 1762, constate :
— Six louis d'or dont deux sont de 24 livres et les quatre
autres d'un prix inconnu. »

- 326 —
Or, la balustrade près de laquelle était enterré François
Morphy et le chœur furent refaits en 1760 et 1761. Il est donc
probable que cette sixième pièce provenait de sa tombe,
ouverte à nouveau pour cette réfection, et fut jointe aux
autres pièces du prêtre Irlandais.
Ces pièces, sans cours, ainsi que le constate le compte de
1770, furent échangées à Quimper, pour la somme de
146 livres, 12 sols, suivant quittance de M° Roullin, en date
du 22 novembre 1769, et le produit servit, la même année, à
réparer la toiture de l'église et accommoder le presbytère.
V.
Quand l'Ile-de-Sein élèvera des statues à ses grands
sera
hommes, la première. nous a-t-on assuré,
pour
Molla Coustance.
Molla Coustance, de son vrai nom Constance Le Spinec:
était la sage-femme de l'ile dans la première moitié du
XVIII° siècle. Les années ont passé, mais sa mémoire est
encore vivante, grâce à une autre Molla, Molla Chouardic,
qui a continué sa tradition. On se rappelle ses recettes, ses
procédés, ses aphorismes; et, quand au chevet d'un malade on
a dit:—« Molla Constance aurait agi de telle façon : » — il n'y
a pas ordonnance de la Faculté à valoir devant cette évocation.
Cependant, en fouillant bien les vieux registres parois-
siaux, on trouverait la preuve que la vénérable matrone
avait, parfois, la main gourde, les doigts..... peu aseptiques.
Les enfants baptisés à la maison à cause de leur infirmité,
les femmes inhumées avec leurs enfants nouveau-nés, le mot
obit en marge de mutiples actes de naissance viendraient
témoigner contre elle. Mais qu'est-ce cela auprès de la recon-
naissance et de la vénération
des nombreuses générations
qui ont suivi ?
Un acte a attiré notre attention :

- 327 -
- « Le 29ª juillet 1723 a esté enterré le corps de Marie-
« Claudine Guilcher morte hier après avoir reçu l'extrême-
« onction âgée d'environ vingt et six ans et un enfant quon
« Luy a esté prendre après sa mort et a esté baptisé dans la
« maison. Ont assisté au convoi Pierre Le Guilcher son
« frère, Michel Porsmoguer, Jacques Coulendre de Plogoff
« et plusieurs autres qui ne signent »
C'était, très probablement, l'opération césarienne post
mortem, qui venait de se pratiquer, à l'Isle-Saint, en 1727,
el cela avec le succès que la science médicale constatait
généralement à cette époque : l'enfant vivant, sinon viable.
L'acte n'indique pas si l'opération a été faite par Molla
Coustance. Mais si cela était, il n'y aurait qu'à l'en féliciter.
Quoiqu'il en soit, la digne matrone devait, à messire
Joachim-René Le Gallo, tailler une rude besogne.
Les malades à assister, les femmes à administrer, c'était
là le moindre de sa tâche.
Mais chaque mère qui décédait laissait des enfants mineurs
dont il fallait sauvegarder les intérêts.
Là, où le plus fort, l'ainé, faisait la loi, voulant accaparer
l'héritage, l'orphelin et le faible trouvaient, en Joachim-René
Le Gallo, un protecteur érudit, zélé et juste, toujours prêt à
défendre leurs droits.
VI.
Messire Le Gallo intervenait activement dans les affaires
de famille, se prononçant en juge, s'érigeant en notaire. Mais
son conseil avait peine, souvent, à se faire suivre.
Les successions les plus importantes consistaient en une
masure indivise, quelques parcelles de terre, parfois un
douaire à Plogolf, sur la grande terre, du chef d'anciennes
alliances.
Les meubles de bois étaient objets de luxe que les plus
fortunés seuls étaient à même de posséder.

- 328 —
Comment faire un partage équitable de si peu. quand il y
avait en présence trois successions en ligne directe et des
collatérales presque à l'infini.
Lorsque le conjoint survivant était de la grande terre, la
liquidation était des plus simples : il quittait l'ile, aban-
donnant tout.
C'est ainsi que Marie Hurvoaz, veuve de défunt Jean
Canté, comparaissant devant messire Joachim-René Le Gallo.
faisant les fonctions curiales, déclarait devant témoins, dont
l'un. Barthélemy Canté, issu d'un premier mariage de Jean
Canté avec Marie Monier, - « renoncer à son maris et se
« retirer sans rien garder ny prétendre sur les biens meubles
« et immeubles de la succession se retirant à la grande terre
" chez son père les mains vuide. »
Joachim-René Le Gallo ne fait aucune mention des deux
ans, l'autre de
enfants de Marie Urvois, âgés l'un de cinq
trois. C'est que les biens devaient provenir de Marie Monier.
la première femme de Jean Canté.
Cet acte est inscrit, par messire Le Gallo, sur les registres
des décès, à la date du 24 may 1729. Le 2 juillet suivant:
Barthélemy Canté, en possession incontestée de la succession,
épousait Marie Gouzac'h, de Plogoll.
Mais, lorsque tous les héritiers étaient Isliens, c'était bien
autre chose.
Il fallait mettre d'accord tous les intérêts opposés qui
faisaient valoir leurs droits, souvent le couteau à la main.
Messire Le Gallo convoquait, au presbytère. tous les
intéressés. Mais, pour cela, que de démarches et de difficultés!
Il fallait mettre en présence les uns qui devaient restituer,
les autres qui, à leur tour, réclamaient la grosse part, lous
s'étant voué une haine éternelle qui se traduisait par des
insultes et des coups à chaque rencontre.
Lorsqu'il avait, enfin, pu les réunir et les calmer, il arrêtait
les droits de chacun et, l'argent mis sur la table, faisait les

- 329 -
parts : de tout quoi, il dressait acte, — « pour entretenir et
« nourrir paix entre les amilles. »
La sollicitude de Joachim-René Le Gallo se porta surtout
sur les héros de la Sara qui apportaient à l'arrangement de
leurs affaires de l'amille la même âpreté qu'au pillage du
navire.
Nous allons les retrouver en scène.
VII.
Le vieux Pol Monier, père d'autre Pol Monier, dit Le Cog,
celui-ci, le principal promoteurdu pillage de la Sara, élait mort
au mois d'octobre 1718, laissant des enfants d'un premier lit.
Sa seconde femme, Jane Timeur, avait aussi des enfants
d'un premier mariage avec Noël Guilcher.
Il y avait donc à règler : la succession de Pol Monier, celle
de Noël Guilcher et la communauté entre Pol Monier et
Jane Timeur.
L'avoir de Pol Monier était important mais indivisible.
Jane Timeur avait aussi un propre, en Plogoff, lequel avait
été vendu par Pol Monier, son second mari.
Aucun
accord n'était intervenu, malgré le décès de
de nombreux
des enfants qui laissaient aussi
plusieurs
mineurs.
Le décès de Pol Monier Le Cog, survenu en 1730,
nécessitait une liquidation générale.
Les héritiers de Pol Monier, le vieux avaient promis à
leur belle-mère, Jane Timeur. de la défrayer du propre
vendu à Plogoff et de régler son douaire. Mais rien n'avait
été fait ; les revendications des uns, la tenacité des autres
rendaient même impossible toute entente.
Le 20 décembre 1732. messire Le Gallo réunit au pres-
bytère, les principant intéressés, parmi lesquels, Pierre
Guilcher, fils de ladite Jane Timeur, l'un des plus ardents

- 330 -
au pillage de la Sara, et Henry Timeur, « père et tuteur
naturel » de son fils Henry issu de son mariage avec Marie-
Claudine Guilcher dont nous avons reproduit l'acte de décès.
Les parties en présence, le partage est arrêté :
- « Pierre Couillandre, époux de Marie Monier, gardera
« la maison principale, moyennant 105 livres. Aussitôt il
« dépose sur la table la somme de nonante et neuf livres,
« faisant la part de ses co-héritiers.
« Le douaire est estimé 30 livres, dont un acompte de
6 livres est versé à Jane Timeur, le reste, 24 livres, devant
être payé dans la quinzaine. »
Messire Le Gallo rédigeait l'acte lorsque Pierre Guilcher
enlève de force la somme de 105 livres « de quoy, - écrit
mélancoliquement le recteur, — il rendra compte. »
Les enfants de Pol Monier, le vieux, et de sa première
femme se montrèrent plus conciliants que les fils de Jane
Timeur.
Trois jours après ce premier règlement, le 23 décembre
1732, Joachim-René Le Gallo les réunissait, à leur tour, au
presbytère.
Là, il faisait rendre à la succession la somme de 12 livres.
due à Pol Monier en vertu d'un contrat d'échange du 6 dé-
cembre 1690, et procédait incidemment au partage des
immeubles cédés par cet échange :
« La maison délabrée dont le pignon regarde de l'ouest
« sur le pignon du presbytère demeurera à perpétuité à
« Catherine Le Guilcher (la veuve de Noël Spinec) et à
« ses hoirs ;
« L'air regardant sur le port du côté midi demeurera
« indivis entre Henry le Timeur et Maurice Le Guilcher »
Nous croyons que cette maison existe encore. Mais elle est
appelée à disparaître si M. le Maire donne suite à son projet
de l'abattre pour y faire passer, nous a-t-il confié, — « un
• vaste boulevard, assez large pour qu'on y puisse traîner
" une charrette à bras. »

- 331 —
Les immeubles laissés par Pol Monier, l'ancien consis-
taient en une maison d'habitation, portant gravé sur la pierre
le nom du propriétaire : Honorable Pol Monier, et un vaste
bâtiment appelé : ar vagasin. Ils donnaient sur un quai
désigné aussi sous le même nom : od ar vagasin.
C'est là que se passait toute la vie commerciale de l'ile.
Les Isliens apportaient au magasin le produit de leur pêche
qu'ils échangeaient contre les objets nécessaires à leur
industrie et à leurs besoins. Là aussi se recélaient les épaves.
Mont d'an traou, c'était l'expression consacrée pour dire :
Aller aux achats. C'est la même qui sert encore aujourd'hui
pour dire : Aller au cabaret; et chaque Islien la répète fort
souvent dans une journée.
A côté se trouvait une roche plate, sorte d'ilot sur lequel
se réunissaient les oisifs ; cet endroit était désigné sous le
nom de : poul al laou, la mare aux poux. Aujourd'hui,
transformé en un large quai, il n'a rien perdu de sa desti-
nation première. On peut y voir de nombreux Isliens se
chauffer au soleil, trois jours de rang, en élé, pour fêter le
dimanche, quand la pêche donne, et sept jours en hiver,
tout chôme, trouvant encore la semaine trop courte
quand
quand ils n'ont pu épuiser les crédits qu'ils ont dans les
cabarets
Dans le partage fait par messire Le Gallo, le 23 décembre
1732, le quart du magasin fut estimé 52 livres 10 sols, et
l'immeuble resta indivis entre le gendre de Pol Monier,
Hervé Menou, et ses
petits-fils, les mineurs de Jean Monier :
les droits de ces derniers parfaitement définis et sauvegardés
par le recteur. La somme de 52 livres 10 sols fut remise à
François Monier, et à sa belle-sœur, la veuve de Pol Monier
Le Cog.
Le règlement de la succession de Pol Monier le vieux fut
enfin terminée le 7 janvier 1733. A cette date, une quittance
porte
de 24 livres
payement de la terre de Plogoff et du

- 332 —
douaire de Jane Timeur, ainsi qu'il était convenu dans l'acte
du 20 décembre précédent. Mais messire Le Gallo, pour
éviter de nouvelles violences de Pierre Le Guilcher, a eu
bien soin de faire assister au payement tous les enfants,
gendres et petits-enfants de Jane Timeur.
Cependant Joachim-René Le Gallo ne perdait pas de vue
les 105 livres enlevés par Pierre Le Guilcher.
Jane Timeur; la veuve de Pol Monier, l'ancien ayant été
inhumée le 6 novembre 1733, messire Le Gallo appelait au
presbytère ses héritiers et, le 22 janvier suivant, consignait
cet acte sur le registre des décès :
— « Le 22 janvier 1734. ont estez présents Pierre Guilcher,
« Henry Timeur père et garde naturel de Henry Timeur de
« son mariage avec Marie Claudine Le Guilcher, Michel
« Porsmoguer époux de Catherine Le Guilcher, Marguerite
« Menou tutrice de ses enfants de son mariage avec defl.
" Noël Le Guilcher lesquels pour entretenir entre eux la pair
« et l'union ont amiablement partagez la succession mobilière
« de défunte Jane Timeur leur mère et sont convenus que ce
« four dit fourn an téoule restera indivis entre led. Pierre
« Guilcher et les enfants mineurs de Noël Le Guilcher qui
« out fait raison en notre présence aux autres cohéritiers
« en argent scavoir la some de 60 livres qui a esté partagée
« entre tous egalement et en mesme temps Henry Tineur a
« convenu avoir reçu pour son mineur la some de 45 livres
« pour la part de meuble et de la maison à four susdite au
« moyen de quoy ils se trouvent quitte les uns envers les
« autres pour avoir précompté ensemble et avoir fait rendre
« raisonà Pierre Le Guilcher del'administration des somes par
• luy touchées pour sa mère dont entièrement ses cohéritiers
« le quittent sans aucune réservation de part ny dautre au
« presbytère de l'isle sains ledit jour. »
(La maison de la venve de l'Ile-de-Sein, Anna Thymeur,
célèbre par le tableau du peintre Renouf, est bâtie sur l'em-
placement de fourn an téoule).

- 333 —
VIll.
Tel est le dernier acte que nous ayons trouvé portant la
signature de messire Joachim-René Le Gallo.
A cette époque, 1734, il devint recteur de Primelin où
nons le voyons donner, au nom du vénéré saint qui préserve
de la rage, la nouvelle orthographe : Tugen, qui depuis est
la plus usitée.
Mais il ne perdait pas de vue son isle sains où il avait si bien
introduit l'esprit de concorde, de justice et de protection du
faible
Sept ans après, le 16 avril 1741, il relournait à l'ile pour
célébrer le mariage de David Porsmoguer avec Bergitte
Foucot. Il se retrouvait là parmi ses anciennes connaissances
de la Sara, les derniers pillards cités dans le rapport de
Pierre de l'Abbaye, représentant de l'Amirauté. Nous ne
pouvons affirmer si le fricot de noce a été fait dans la
marmite de ler dérobée par le nouveau marié à bord de la
Sara ; mais nous sommes certain que ses deux sœurs,
Anne et Marguerite, y assistaient et que, si autrefois elles
étaient — personnes de force et violentes, — elles étaient à
cette époque d'excellentes mères de famille.
Depuis longtemps Joachim-René Le Gallo avait fait la
paix entre tous ces personnages. Le 27 mars 1733, Pierre
Porsmoguer mourait. Au mois d'août suivant son fils David
tenait sur les l'onts baptismaux, avec Anne-Louise de
l'Abbaye, une fille, Anastasie Chouard. Sa venue dans l'ile,
pour ce mariage, indiquait que le drame de la Sara était
entièrement oublié.
L'acte de mariage porte que noble et discret messire
Joachim-René Le Gallo était recteur de Plovan (?) et de
Primelin et doyen du Cap-Sizun.
Son écriture toute tremblée montre que ses épaules
commençaient à sentir le poids des années.

- 334 -
Mais il retrouva toute gaillarde Molla Coustance, qui
continuait dignement son office de matrone. En effet, un
mois auparavant, elle avait été obligée de baptiser à la maison
le nouveau-né Guénolé Chouart par ce qu'il était en danger
de mort.
Messire Le Gallo mourut recteur de Primelin, âgé de 73
ans. Il fut inhumé dans le cimetière de cette paroisse le 23
février 1753, et le seigneur du Ménez-lézurec assista à son
convoi.
IX.
Le souvenir de Michel-René Le Gallo a disparu de l'lle-
de-Sein. Cependant l'on entend parfois les enfants chanter
cette mélopée :
« Joachin a so bed conjured,
« Laked en eur votez,
« Ac kased d'an Ifliskou,
« Da ober he binijen. »
- « Joachim a été conjuré, mis dans un sabot, et trans-
« porté sur la roche Ifliscou, pour y faire sa pénitence. »
Une superstition du Cap-Sizun et de l'Ile-de-Sein veut que
toute personne qui a joué, sur terre, un rôle éminent, doive
être, après sa mort, l'objet d'une conjuration.
Joachim-René Le Gallo, dont l'influence sur les mœurs
des Isliens a été si marquée, a subi, dans la croyance locale,
cette loi commune de la superstition.
Aussi, lorsqu'on voit, sur une pointe de rocher, un cormo-
ran noir étendre ses
ailes au vent, on dit : - « C'est
« Joachim qui apparaît ! Un malheur est proche ! »
Les Isliens, autrefois, à la vue de Joachim-René Le Gallo
accourant avec son bonnet rouge sur le lieu d'un naufrage,
devaient s'écrier de même : - « Voilà Joachim ! Malheur à
« nous ! Il va faire cesser le pillage ! •

- 335 →
X.
Mais si le nom a déserté les mémoires, l'œuvre de Michel-
ses
René Le Gallo a survécu. Ses successeurs ont continué
traditions.
En tous temps, en toutes circonstances, les Isliens trou-
vèrent près d'eux protection, conseil, assistance. L'union
étroite entre les familles et la solidarité entre tous les habi-
tants en furent le résultat.
Mais un reste de sauvagerie ne pût être réformé, c'est la
haine, ou la crainte de l'étranger (1).
Aux siècles précédents, l'isolement de l'île amenait. dans
ses eaux les navires de toutes les puissances, amis et
ennemis. Comment n'être pas continuellement en éveil,
toujours sur ses gardes, quand on ne savait qui allait aborder!
Les tempêtes jetaient aussi sur ces côtes de nombreux
naufragés. On ne les tuait plus. On les traîtait même bien
durant leur séjour. Mais qu'on avait hâte de les renvoyer,
car c'était un surcroit de bouches à nourrir, là où les vivres
étaient rares et manquaient même souvent !
De là cette méfiance continuelle envers les étrangers ; elle
élait poussée à l'excès, si bien que les Isliens se tenaient à
l'écart de la main qui se levait pour les frapper, comme de
celle qui se tendait pour les secourir. Le duc d'Aiguillon en
eut la preuve lorsque, s'apitoyant sur leur sort, il voulut les
transporter sur la grande terre, où il leur aurait donné à
souhait, argent, vêtements et nourriture.
Un dicton a conservé le souvenir de son offre généreuse :
Les hommes devaient recevoir :
(1) Cet état avait sa raison d'être, lorsque l'Ile de Sein, isolée, n'avait
d'autre loi, d'autre commandement que ceux des Capitaines de l'Ile. Mais
il a continue, même au xix° siècle. Les magistrats municipaux ont perpétue
leurs traditions, bien que les conditions d'existence, de sécurité, d'organi-
sation fussent tout autres.

- 336 -
« Tri skoed en argant ac eur bragou trellez ;
« Diou vech potaj ac bar a banez ; »
« Trois écus en argent et une culotte de toile,
" Deux fois de la soupe (à chaque repas) l'écuelle
« comble de panais. •
Les femmes n'étaient pas oubliées ; en plus de cette savou-
reuse soupe aux panais, elles avaient :
« Eur strink-lerou
« Ac trafic e cailhenou »
« Une paire de bas et un trafic de vieilles hardes. »
Quelques-uns exagérèrent même les délices qui les
attendaient :
« Va foëta-d'eon,
« Ma ne ked mad panez frited evid-eon ! »
« Qu'on me fouette, si je n'accepte pas des panais frits ! »
Ces panais, frits au beurre nouvellement baratté et servis
avec une épaisse couche de crême qui faisaient les délices de
tout le Cap avant la découverte de la pomme de terre !
Quelques Isliens tentés par de si bonnes choses quittèrent
leur ile.
Mais leur méfiance innée envers tout ce qui est étranger
les suivit. Bientôt la nostalgie de leurs rochers s'empara
d'eux et ils retournèrent parmi leurs anciens compagnons.
Aujourd'hui les conditions de l'existence ont changé a
l'Ile-de-Sein. L'épave n'est plus nécessaire. Le commerce y
fait abonder l'argent. Les relations avec le continent sont
journalières et relativement faciles.
L'llien entreprend de longs et fréquents voyages sur la
grande terre, même avec luxe ; il n'est pas rare de voir les
Iliennes, quand elles prennent le chemin de fer pour aller à

- 337 -
Pont-Croix, à la foire aux provisions d'hiver, enserrer leurs
tickets de six sous dans d'élégants porte-cartes en cuir de
Russie. Mais cette méfiance instinctive envers l'étranger, que
Joachim-René Le Gallo et ses successeurs n'ont pu vaincre,
a persisté : et dans maintes circonstances, comme au temps
du duc d'Aiguillon, le Timeo Danaos a été la seule raison et
donne l'explication des relations actuelles de l'Ile-de-Sein
avec le continent.
H. LE CARGUET.
Audierne, 24 Décembre 1901.

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