Article paru dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère, année 1900, pages 210 à 214. Fac-similé numérisé par la Bibliothèque nationale de France.
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• XI.
LES ÉPIDÉMIES DU CAP-SIZUN, ' (Suite).
II. — Le Repeuplement de la Pointe du Raz
après la PESTE DE LESCOFF•
Dans notre étude sur la peste de Lescoll (2), épidémie
toute locale, qui a sévi, dans les dernières années du XVIe
siècle, là seulement où elle a pris contact, sans s'être commu-
niquée à l'extérieur, nousavons laissé cette partie dela région,
presque sans habitants, dianezet: suivant l'expression du
chant populaire qui en a transmis le souvenir.
En consultant les registres paroissiaux de Plogoff, nous
avons pu déterminer comment la Pointe du Raz s'est
repeuplée.
Le fléau, par sa contagion et sa violence, avait été, au
dire de tous, une punition du ciel. Cette croyance se trouva
confirmée, l'année suivante, par le retour du mal
— « A l'époque de l'année où l'on surclait les panais », -
c'est-à-dire en juin ou juillet, — « des nuées de mouches, sortant
« du Trez, des sables de la baie des Trépassés, s'abattaient
-
« sur les travailleurs et déterminaient, par leur contact ou
« leurs piqûres, des maux semblables, à ceux de la peste
« précédente, hossou du a gor. Personne ne pouvait rester
" aux champs. La récolte approchait ; si on ne pouvait la
« faire, c'était la famine qui riendrait s'ajouter à la calamité. »
(1) Cf. - Le Builetin de la Société archéologique du Finistère. (1893,
t. XX, mémoire, p. 3. - 1x99. l. XXVI, mémoire, p. 15).
(2) Bulletin de 1899, p. 15.
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Les esprits, terrifiés par le nouveau fléau, lui attribuèrent
aussi une cause surnaturelle:
- « La colère de. Dieu n'était pas satisfaite ; ces essaims
« de mouches étaient des légions de démons envoyés pour
« compléter sa vengeance. »
Ici, du moins, la cause du mal était connue et le remède,
tout indiqué, à la portée de tout le monde.
- «On dit des prières et l'on fit des processions pour
« conjurer les mouches, et, aussitôt, le fléau disparut. »
Telle est la tradition:
Déjà, depuis la peste, toutes relations avaient cessé entre
la Pointe du Raz et le reste de la contrée: Le retour de la
maladie, que des êtres mystérieux propageaient par la voie
de l'air et contre lesquels on ne pouvait se garantir, acheva
de la mettre en discrédit
II.
En ce temps là, l'Ile-de-Sein était occupée par une popula
tion issue de naufragés et d'aventuriers réfugiés sur cette
terre, hors de tout contact avec la civilisation de l'époque.
Ces premiers occupants avaient fait souche; mais leurs
descendants ne formaient qu'une seule parenté: les mêmes
noms de famille qui se répètent en sont la preuve.
Leurs mœurs à moitié sauvages, leur manière de vivre.
leur barbarie (1) envers les marins qui naviguaient dans les
eaux de l'ile, leur avaient fait donner un blason, que l'on re-
trouve dans leurs imprécations actuelles, - « Ha! diaol-te! »
- On les avait appelés les démons, les diables de lu mer.
C'est parmi eux cependant que les survivants de la peste
de Lescoff trouvèrent l'accueil qui leur était refusé sur la
Grande-Terre.
(1) Histoire du vénérable Julien Maunoir, par le Père Séjourné: T. 1 p.
151, avec références au Journal latin des missions du Père Maunoir ; la Vie
de M. Le Noblet, par lc Père Verjus ; la vie du P. Julien Maunoir, par le
Père Boschet, et la vie manuscrite de Dom Michel par le Père Maunoir.
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Des alliances s'ensuivirent.
Au contact des Capistes si éprouvés et résignés, attribuant
à une cause supérieure les maux qui les avaient frappés, les
mœurs des Iliens s'adoucirent. A partir de 1602, ils com-
mencèrent même à transporter leurs enfants, à Plogolt, pour
recevoir le baptême. Si bien qu'en 1613, lorsque le Vénérable
Michel Le Nobletz se rendit à I'lle-de-Sein, il trouva ses
habitants préparés à bien accueillir sa parole.
Ill.
Le mouvement de population qui s'est fait, entre la Pointe
du Raz et l'Ile-de-Sein, dans la première partie du XVII®
siècle est relativement important.
Dans une première période; de 1602 à 1616, qui est
celle de la reconstitution de la population de la Pointe du Raz,
décimée par la peste de Lescoff, nous avons relevé 24 unions
entre Capistes de Plogoff et Iliennes. 32 enfants, nés de ces
unions, ont été baptisés à Plogoff. Les parrains et les marraines
étaient choisis aussi bien à l'Ile-de-Sein qu'à la Grande-Terre.
Les relations ainsi établies, un double échange de
population se fit par delà le Raz de Sein. Ainsi, pendant
cette même période de 1602 à 1616, on constate que 20 Iliens ont
pris femme à la Pointe du Raz. Le nombre d'enfants pro-
venant de ces unions et baptisés à Plogoff est de 34
De 1617 à 1623, les registres mentionnent seulement 2
baptêmes d'enfants de Capistes et d'Iliennes, et 4 d'enfants
d'Iliens et de lemmes de Plogoft.
A partir de 1624 jusqu'en 1635, on constate encore 20 bap-
• têmes d'enfants dont le père est de la Pointe du Raz et la
mère de I'lle-de-Sein ; 24 dont le père seul est lien.
Les familles mentionnées pendant ces années sont, pour
celles dont le père est originaire de la Pointe du Raz, au
nombre de 39, savoir : Bourdon, 1 ; Cam, 1 ; Choariel, 1 ;
Chouart, 1 ; Couillandre, 1 ; Droin, 1 ; Fichoux, 1 : Gall, 2 ;
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Gallo, 1 ; Gouzare'h, 2 ; Guillou, 2 ; Hervichon, 1 ; Kloc'h, 1 ;
Kermarec, 1 ; Ladan, 1 ; Maréchal, 3 ; Marzin, 1 ; Misard, 1 ;
Normant, 2 ; Perhérin, 1 ; Philip, 2 ; Priol, 1 ; Quoquet, 3 ;
Rosen, 1 ; Sider, 4; Sinquin, 1 ; Tanguy, 1.
Celles dont le chef est Ilien, comprennent : 18 familles
Meliner ou Monier ; 9 Guilcher ; 3 Timeur ; 2 Spinec ;
1 Petton ; 1 Venou, Gouesnou, Ven ou Guen ; 1 Portzmoder ;
1 Sinquin ; 1 Chouart ; 2 Droin ; soit aussi 39 familles.
Ainsi, dans le repeuplement. de la Pointe du Raz, 78 per-
sonnes de l'Ile-de-Sein ont contracté des unions avec des
gens de la Grande-Terre, et y ont, par suite de leurs mariages,
acquis droit de propriété.
Ce droit, pour les familles qui résidaient à l'Ile-de-Sein,
ne pouvait s'exercer utilement. Les terres, le plus souvent,
étaient laissées en friche, décloses et banales sous le parcours
de tous, mais surtout des moutons qui, seuls, pouvaient
trouver leur pâture sur ces terres arides. Les Iliens, proprié-
taires, se contentaient, une fois l'an, de venir y couper des
mottes. C'est cet usage qui a donné lieu à la croyance que
les habitants de l'Ile-de-Sein avaient un droit de suzeraineté
sur la Pointe du Raz.
Aujourd'hui, quelques parcelles, seulement, de l'extrême
pointe, entre le sémaphore et la mer, au lieu dit Ar-Staon, ou
Etrave de la terre, sont possédées indivisément par des Iliens.
Mais les droits de ceux-ci, déterminés d'après le Code civil,
consistent en fractions infinitésimales : quelques millièmes
parties de landes et de rocailles valant, au plus, 5 fr. l'are.
IV.
Au point de vue ethnologique, la peste de Lescoff a déter-
miné un mélange des deux populations du Cap et de l'lle-
de-Sein, puis des relations sur lesquelles il importe d'insister.
Jusqu'alors les Iliens ne sortaient pas de leur île ou des
caux qui l'entourent. Ils se mariaient entr'eux: Leurs seules
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relations avec les étrangers se passaient sur mer ; fréquem-
ment ce n'étaient que des actes de violence.
La Grande-Terre, aux aspects changeants, que, de leur île,
ils apercevaient le matin sortir de la brume, comme si elle
émergeait des flots, et le soir, après que le soleil s'était
plongé dans la mer, disparaître sous l'ombre qui montait
pour l'englober, était, pour eux, la terre mystérieuse sur
laquelle « il ne leur était pas plus possible de vivre qu'au
« poisson hors de l'eau. »
Leurs nouveaux liens de parenté leur rendirent hospita-
lière, cette terre mystérieuse. Ils s'habituèrent à franchir
le Raz de Sein pour y aborder, et la barbarie, conséquence
de leur isolement et des nécessités de leur existence, com-
mença à s'atténuer.
H. LE CARGUET.
Audierne, le 5 mai 1900.
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