Article paru dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère, année 1892, pages 72 à 78. Fac-similé numérisé par la Bibliothèque nationale de France.
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FONDATION DE LA CHAPELLE DE N.-D. DE BON-VOYAGE
EN PLOGOFF
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• Il est assez rare de pouvoir donner des renseignements
précis sur la fondation des nombreuses chapelles qui témoi.
gnent dans notre pays de la piété de nos ancêtres, nous
sommes donc heureux de présenter à nos confrères de la
Société Archéologique l'historique de l'une de ces fonda-
tions, rédigée par le fondateur lui-même.
Ce document, que nous fournit le carton 21, série G, des
Archives départementales, est une sorte de journal dans
lequel le pieux fondateur note, un peu pêle-mêle, comment
lui est venu la pensée d'ériger la chapelle, et à quels moyens
il a eu recours pour la réalisation de son projet.
• I. — Le Fondateur.
Le fondateur de la chapelle de N.-D. de Bon-Voyage, en
Plogoff, est Mre Jean-Baptiste de Tréanna, S" de Lanvilio,
demeurant à la fin du XVII® siècle au chateau de Kerazan,
en Cléden-Cap-Sizun. Il était propre neveu, et après la mort
de sa cousine Corentine de Kerisac, héritier de Mre Nicolas
de Saluden, S" de Trémaria, celui-ci fils de Jacques Saluden
et de Marguerite de Lescoët, conseiller au Parlement de
Bretagne, converti par le V. P. Maunoir lors de la mission
qu'il prêcha à Plovan en 1655.
Les Archives départementales possèdent la premièrs partie
d'une vie demeurée manuscrite de M. de Trémaria écrite par
le saint missionnaire sous ce titre : Chef-d'œuvre de la grâce
de Jésus-Christ crucifé dans la vocation, conversion et fidélité
constante jusqu'à la mort de M. de Trémaria, prêtre séculier
missionnaire. Dans ce manuscrit, dont la seconde partie
appartient à la bibliothèque de M. de Kerdanet, le V. P.
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Maunoir raconte comment M. de Trémaria, veul en secondes
noces (1) en 1655, ayant recommandé ses deux enfants à sa
sœur Marguerite de Kerazan, se rendit à Paris, d'où il revint
prêtre pour accompagner le Père Maunoir dans ses courses
apostoliques jusqu'à sa mort, arrivée le 24 juin 1673.
Un des enfants de M. de Trémaria était mort, restait sa
fille Corentine mariée à M. de Kerizac; mais étant morte
elle-même sans laisser d'enfants, son mari entra dans les
ordres et toute sa fortune passa aux mains de son cousin
germain, Jean-Baptiste de Tréanna:
Celui-ci, veuf en 1681, fut aussi sur le point de suivre
l'exemple de M. de Trémaria et de M. de Kerizac en recevant
.la prêtrise ; nous le savons par une lettre de sa tante Gilette-
Corentine de Saluden, religieuse aux Augustines de Lannion,
qui lui écrivait le 21 octobre 1681 (1). « Je vois non obstant
toutes les inspirations que Dien vous donne, que vous écouter
plutôt la voix, du monde que non pas celle de Dieu; si
M. de Kerizac eût fait de même, il n'eût jamais été prêtre...»
M. Jean-Baptiste de Tréanna demeura donc dans le monde,
s'adonnant aux bonnes œuvres, jusqu'à sa mort en 1711.
II. - Fondation de la Chapelle.
Elle est racontée par M. de Tréanna lui-même dans une
pièce ayant pour titre : Vœu de la bâtisse de N.-D. de Bon-
Voyage et un Cantique breton.
« Un gentilhomme de la basse Cornouaille, se voyant en
péril de
mourir, étant tombé dans l'étang d'un moulin se
voua à la Sainte-Vierge et lui promit par serment qu'il ferait
bâtir une chapelle à son honneur, si elle voulait bien le
(1) M. Nicolas de Saluden avait épousé premièrement Lucrèce Symon,
morte avant 1647, puis sa parente Marguerite de Lescoët, avec laquelle
il ne vécut que fort peu de temps, puisque les dispenses pour ce mariage
furent accordées par Alexandre VII, élu pape le 7 avril 1655, et qu'avant
la fin de cette année, M. de Trémaria était veuf pour la seconde fois.
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BULLETIN ARCHÉOL. DU FINISTÈRE. — TOME XIX. (Mémoires).
5.
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délivrer du danger où il était de périr. Dans ce temps-là le
gentilhomme ne fit pas rétlexión sous quel titre édifier ladite
chapelle; mais quelques mois après le danger, se souvenant
toujours de son vœu, il fut inspiré de la faire bâtir sous le
titre de N.-D. de Bon-Voyage et de Bon-Port ». Suit le
cantique breton composé de huit couplets de quatre vers
chacun. Voici, comme spécimen, l'un des couplets :
E parres Plougon eo ema, :
Eo batisset ar chapel ma
D'an Itron-Varia veach vạt ;
Deom de guelet a galou vat.
La construction fut commencée à la fin de l'année 1698
« sur la montagne de Kerven, près le grand océan, en
Plogoff ». Ce ne fut d'abord qu'une toute petite chapelle,
terminée en 1699, dans laquelle on disait provisoirement la
messe, mais qui était destinée à servir de sacristie lorsque
la grande chapelle serait terminée. Cette dernière fut exé-
cutée « sur les dessins de M. Favennec, de Pleyben, maitre-
masson et architecte ». On commençait à en poser la char-
pente le 24 août 1702. En 1703 la chapelle était terminée.
Dans une note non datée, mais qui doit remonter à cette
époque, M. de Tréanna s'exprime ainsi :
« On fera bâtir une maison où M. l'ingénieur de Brest le
jugera plus à propos, pour servir d'hôtellerie à recevoir les
pèlerins qui viendront visiter la chapelle de N.-D. de Bon-
Voyage, que mon fils affermera peut-être 100 liv. de rente,
si la chapelle devient beaucoup hantée et visitée, comme le
Bon Dieu me l'a fait espérer, avant dix ans. »
Quelques années plus tard, M. de Tréanna veut parfaire
son œuvre par la construction d'un mur d'enceinte. « Ce
jeudi 15 juillet 1706, écrit-il, prosterné à deux genoux devant
mon crucifix et l'image de la Sainte-Vierge sur la table de
ma chambre de retraite, voisine de la chapelle de ladite
retraite (à Quimper, chez les Pères Jésuites), j'ai recom-
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mandé à Dieu et à sa très Sainte-Mère N.-D. de Bon-Voyage
le procès que j'ai avec M. du Parc, le voyer, pour me faire
payer la somme de 15 à 16,000 liv., que sa mère, Françoise
de Penmarch; m'est condamnée à payer par sentence rendue
à Chậteaulin ; j'ai promis de payer 30 liv. à N.-D. de Bon-
Voyage pour faire une muraille autour de la chapelle pour
y faire un cimetière.,. ce que je promets de tout mon cœur
si le Tout-Puissant Jésus me veut bien accorder la grace de
me faire payer de cette somme. Je lui demande cette somme
par l'entremise de N.-D. de Bon-Voyage, en Plogoff.
« Jean-Baptiste Tréanna. »
III. — Moyens employés pour couvrir les frais
de la construction.
Le pieux fondateur ne pouvait avec ses propres ressources
faire face à toutes les dépenses nécessaires à l'établissement
de la nouvelle chapelle ; aussi s'ingénia-t-il pour intéresser
à son œuvre les hatitants du Cap, et la rendre ainsi l'œuvre
de tous. Il demande et obtient de Monseigneur l'Evêque de
faire quêter dans trente paroisses pour la chapelle. Puis il
ajoute :
« Demander à Monseigneur d'ordonner aux quatre pa-
roisses voisines : Cléden, Goulien, Primelin et Esquibien,
de venir en procession (à la chapelle) le jour du pardon, qui
est le second dimanche de juillet. »
« Demander à Monseigneur la permission de faire venir
les processions de Cléden, Goulien, Primelin et Esquibien,
à N.-D. de Bon-Voyage tous les mardys de la Pentecoste.
Il faudra s'informer si les susdites paroisses ont coutume
d'aller ailleurs dans les fêtes de Pentecoste. »
« Prier M. de Plogoff de dire la grand'messe à N.-D. le
mardy de la Pentecoste et le plus souvent qu'il pourra. »
« Demander la permission à l'Évêque de faire pêcher les
poissonniers de Plogoff, Audierne, Penmarc'h et l'ile des
Saints quelques jours de fête, pour la chapelle. »
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• « Faire mettre la lampe au plus tôt devant l'image de la
Sainte-Vierge et recommander aux poissonniers de Plogoll,
Cléden et Audierne, qui fourniront quelque huile de poisson
pour l'entretien de ladite lampe allumée jour et nuit devant
la Bonne Vierge, auront sa protection sur terre et sur mer
et un heureux succès dans tout leur commerce et leurs
affaires. »
M. de Tréanna rapporte comment son appel fut entendu
tout particulièrement à Douarnenez « Mle Porz an bescond
de Douarnenez venue avec Mie Hallegoët à Kerazan pour
aller visiter N.-D. de Bon-Voyage, m'a donné un très
bon avis pour la quête d'huile de sardines pendant la
pêche, fin d'août ou septembre; elle a promis d'aller elle-
même, avec une autre, faire la quête chez les bourgeois et
chez tous les poissonniers de Douarnenez, Tréboul et
Poullan, pour remettre le tout dans une barrique ou deux,
qu'on logera chez M. Avril ou chez M. Bonnemez à Douar-
nenez. La barrique vaut de 20 à 25 escus. Mile Porz an
bescond a promis de ramasser tous les ans, pendant la pêche,
sa petite aumône d'huile de sardines pour la mettre dans
unie barrique. On ramassera quelques sardines fraiches à
l'arrivée des bateaux, que l'on pourra saler dans une bar-
rique pour ètre vendues au profit de la chapelle. »
Pendant la construction de la chapelle, il se fait quêteur
lui-même. Le bois manque pour la charpente et il note sur
son cahier de dépense : « je veux aller demander quelques
arbres à Saint-Alouarn pour la gloire de Dieu et de sa Sainte-
Mère. » Mais il faut des ouvriers pour travailler le bois, et
voici que les charpentiers du Cap viennent s'offrir pour
exécuter le travail gratuitement. Car nous lisons sur le
manuscrit : « la nuit du mercredi de la passion, 12 avril 1702,
je fus inspiré de demander à tous les charpentiers du Cap
de venir les uns après les autres travailler à la chapelle, et
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•d'eux-mêmes sans les avoir avertis, ils sont venus la plupart
me proposer de donner quelques jours à la bonne Vierge. »
Il fait quêter également dans les endroits où les hommes
se réunissaient pour jouer et se récréer « il faudra donner,
écrit-il, des boëtes de terre à nos bons amis Garic et Ouvran,
fidèles serviteurs de la Sainte-Vierge, pour y ramasser quel-
ques aumônes de leurs amis; soit sur le jeu, soit en tout
autre occasion, pour terminer le clocher. »
M. de Tréanna n'oublie pas qu'une chapelle dévote ne
saurait exister sans une fontaine. Un article de son livre
journal porte pour titre:
« Fontaines à N.-D. de Bon-Voyage. On en fera une
au village de Tararour, sur le chemin de la chapelle à
Audierne. On y fera élever une muraille sur le chemin où
l'on posera une image de la Sainte-Vierge portant son fils
entre ses bras. On y posera un tronc pour recevoir les
aumônes des passants.
sur le chemin
« On en fera une autre à Kerven-Izela,
de ce village à Audierne.
« La troisième se fera à Kerven-fuella, ou est la plus
belle source. »
fondateur ne pouvait omettre d'obtenir des
Le pieux
faveurs spirituelles pour cette chapelle, dont la construction
avait excité un mouvement si général de piété dans tout le
Cap.
« Prier le Grand-vicaire pour avoir des indulgences de
Rome pour toutes les fêtes de Vierge ». Plus loin il ajoute :
« S'adresser au Père Estin, jésuite, pour obtenir de Rome
des indulgences pour ceux qui visiteront en état de grâce
la chapelle, tous les jours d'avent et de carême, toutes les
fètes de Vierge et d'apôtres et le second dimanche de juillet,
qui est le jour de la dédicace de la chapelle. »
4° « Miracles arrivés par la dévotion à N.-D. en sa chapellede.
Bon-Voyage », tel est le titre d'une pièce dont nous allons citer
quelques extraits qui nous démontreront au moins combien la
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dévotion à la Sainte-Vierge sous ce vocable de N.-D. de Bon-
Voyage, devint promptement populaire dans tout le pays.
« Louise Lapéré, femme de Nouel Porsmoguer de l'Isle-
de-Saint, malade d'un flux de sang pendant deux ans et
s'estant recommandée à N.-D. de Bon-Voyage, fut guérie
incontinent et est venue à pied d'Audierne où son mari
l'avait rendue par son batteau pour remercier N.-D., et se
porte bien.
« Simon Lançon, du Dreff en Plogoff, estant allé sur le
rocher de Kervinec un jour et y pècher de beaux poissons
avec trois ou quatre, en un moment la mer se rendit si
grosse qu'elle couvrait le rocher de ses flots et ceux qui
y étoient se virent obligés de se recommander à N.-D.
de Bon-Voyage et la mer se sauva d'abord, et ils furent
sauvés.
« M. Bauguyon (prêtre, directeur del'hôpital de Châteaulin)
m'a dit à son retour du Cap, quand il a été prècher au pre-
mier dimanche de l'Avent 1705, à Plogoff, avoir appris de
Jean Guillou, un miracle fait par la Sainte-Vierge au sujet.
d'un maître de barque et de ses matelots sauvés du naufrage
et d'un péril évident de périr, sans la protection particu-
lière de N.-D. de Bon-Voyage, à laquelle ils se sont tous
recommandés dans leur péril de mort. Il faut demander à
voir le tableau rendu à la chapelle, de la manière que la
Sainte-Vierge a apparu à tous ceux de la barque, pendant
arriva environ minuit dans un temps fort
la tempête qui
obscur. Il faut avoir une déclaration authentique du maître
de barque et matelots devant des prêtres et autres personnes
dignes de foi. »
Cette chapelle vendue au moment de la Révoluțion, fut
rachetée par les paroissiens et est encore de nos jours un
des lieux de pèlerinage les plus fréquentés, particulièrement.
par les marins du Cap.
PEYRON,
Prètre, Vice-Président de la Société archéologique.
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